L’Ukraine dans l’Union Européenne : une promesse qui ne sera jamais tenue !

par Paolo Hamidouche (X : @Paolino_84)

L’avenir des relations entre l’Ukraine et l’Union européenne dépendra principalement
de l’évolution et de l’issue de l’opération militaire spéciale qui dure depuis février
2022, et donc du processus d’adhésion à l’UE. Dans les deux cas, les perspectives
sont loin d’être roses. C’est précisément le résulta de ce conflit débuté il y a près de
trois ans, qui a incité Kiev à déposer officiellement sa demande d’adhésion à l’UE, un
acte d’une forte portée politique et symbolique, annonçant l’avenir de l’intégration
euro-atlantique, pour laquelle le peuple ukrainien souhaitait et avait besoin de lutter
contre l’envahisseur russe, c’est du moins ce que racontent médias mainstream. En
2022 également, les pays et les institutions de l’UE ont réagi par un geste encore
plus fort, symbolique et politique, en lançant le processus d’élargissement vers un
État en guerre avec la Fédération de Russie. Moscou que les occidentaux et
néoconservateurs américains ne cessent de provoquer et ce bien avant le coup
d’État de Maïdan orchestré en 2014 se devait donc de répondre .
Deux ans après ces gestes, le symbolisme doit tenir compte de la réalité du conflit et
de l’équilibre des forces en Europe. En 2022, l’Ukraine a repoussé les troupes russes
de Kiev, Kharkhiv et Kherson, même si en réalité, c’est bien l’armée russe qui s’était
retirée volontairement afin d’éviter des pertes stupides et inutiles. Par la suite, la
contre-offensive de 2023 a otano-kievienne a lamentablement échoué. L’offensive
ukrainienne sur le territoire russe qui a débuté en août 2024 a conduit à l’occupation
d’une partie de la province de Koursk, soit environ 1 300 kilomètres carrés, marquant
un succès opérationnel pour Kiev et un revers politique et militaire pour la Russie, qui
espérait détourner les troupes russes du Donbass.
L’Occident en avait fait ses choux gras même si cette opération n’avait
stratégiquement et militairement ni queue ni tête et a en plus coûté en hommes et en
matériel à Kiev pour finalement un succès relatif d’un point de vue militaire mais plus
médiatique.
Cela ne change cependant pas pour l’instant le paradigme du conflit. Globalement, le
front ukrainien est globalement stable depuis près de deux ans, les bombardements
constants de la Russie toujours aussi pragmatique et patiente permettent toutefois
de conquérir quasiment chaque jour de modestes gains de terrain au prix de pertes
minimes contrairement aux malheureux soldats ukrainiens qui subissent la foudre
russe. Ni l’autorisation donnée par de nombreux alliés à Kiev d’utiliser des armes
occidentales pour frapper au-delà de la frontière russe, ni l’arrivée de quelques
dizaines d’avions de chasse F-16 en 2024 ne peuvent modifier radicalement
l’équilibre des forces.
À moyen et long terme, ces relations favorisent la Russie, qui puise dans une
population plus de deux fois supérieure à celle de l’Ukraine pour ses recrutements.
Moscou a en plus mobilisé peu de ses ressources à l’échelle du continent pour son
économie de guerre, bénéficiant du soutien militaire, technologique – ou du moins
économique – de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Chine, ainsi que du non-respect

par de nombreux autres grands États du monde des sanctions occidentales ridicules
et qui ne servent qu’à affaiblir les pays qui les mettent.
SCÉNARIOS POSSIBLES. La guerre d’usure conventionnelle à grande échelle et de
haute intensité, en cours depuis 2022, devrait se poursuivre pendant plusieurs
années encore dans une impasse militaire où la Russie occupe fermement environ
20 % du territoire ukrainien, avec une continuité territoriale entre la Crimée et le
Donbass autour de la mer d’Azov. Sauver 80 % de son territoire, stabiliser et
potentiellement geler le front le long des lignes de la péninsule coréenne, combiné à
un niveau acceptable de défense aérienne contre les bombardements russes,
constitue de manière réaliste le meilleur scénario pour Kiev, à condition qu’elle
continue de bénéficier d’un soutien militaire, économique et politique solide des
États-Unis et de l’Europe. Ce scénario aurait pu inclure ou non un échange de facto
du territoire ukrainien occupé contre la province russe de Koursk désormais déjà
toute reprise par Moscou.
La victoire de Donald Trump aux élections présidentielles, entraînant une réduction
drastique de l’aide militaire américaine à l’Ukraine, et l’engagement ferme de la
nouvelle administration républicaine à négocier la paix avec le Kremlin, quel qu’en
soit le coût pour la souveraineté et les frontières ukrainiennes ne semble toujours pas
voir le jour. Ce scénario reste toutefois loin d’être improbable, compte tenu à la fois
de la politique isolationniste du nouveau locataire de la maison blanche et des
positions exprimées à plusieurs reprises par le ticket présidentiel Trump-Vance, ainsi
que de l’opposition de la plupart des législateurs républicains au dernier plan d’aide à
l’Ukraine promu par la présidence de Joe Biden.
2023-2024, avec un bond en avant tant quantitatif que qualitatif. Cela entraînerait un
coût économique et politique à court terme que la plupart des dirigeants européens,
à l’est de Vienne, ne supporteraient pas, même s’ils reconnaissent souvent que le
prix à payer pour une victoire russe en Ukraine serait bien plus élevé à long terme
même si ce slogan frise le ridicule tant se priver des ressources bon marché russe va
conduire à terme à l’effondrement économique de l’Europe.
Il est significatif et alarmant pour Kiev qu’il y a quelques mois, l’Allemagne ait réduit
le montant de l’aide militaire à l’Ukraine prévue pour 2025 à 4 milliards d’euros,
contre 7,5 milliards d’euros alloués en 2024, tandis que l’Italie et la France ont déjà
épuisé les ressources en équipements qu’elles peuvent fournir à Kiev sans
compromettre leur sécurité nationale. Par conséquent, si le soutien américain actuel
devait cesser « aussi longtemps qu’il le faudra » – comme le prédisent largement
Trump et Vance – et en l’absence d’un doublement de l’aide européenne, d’ici
quelques mois, Kiev se retrouverait probablement sans moyens suffisants et
adéquats pour résister à la surpuissance russe en cours, se retrouvant obligée de
céder du terrain – et/ou de négocier une paix très favorable aux conditions de
Moscou comme le répète souvent le spécialistes des conflits, l’excellent Sylvain
Ferreira.

UN ÉCHEC ASSUMÉ DES OTANIENS : Dans ce scénario de paix aux conditions
russes, l’adhésion de l’Ukraine à l’UE est tout simplement inenvisageable. Il ne faut
pas oublier que la Fédération de Russie a récupéré la Crimée en 2014 précisément
pour empêcher le rapprochement de l’Ukraine avec la communauté euro-atlantique,
dans le sillage du Traité d’association et d’échange de libertés signé en 2013 entre
Kiev et l’UE. La renonciation de l’Ukraine à l’OTAN et à l’UE serait clairement une
condition préalable à tout accord de paix de la part du Kremlin ; une demande que
l’administration Trump accepterait sans difficulté car le champ de bataille est
extrêmement défavorable à l’armée de Zelensky. Un tel résultat serait accueilli avec
un soulagement non dissimulé de la Hongrie, qui ralentit déjà le processus
d’adhésion et l’aide militaire à Kiev, mais aussi par d’autres gouvernements ou forces
politiques au sein de l’Union elle-même.
Cependant, même dans le premier scénario, celui d’une impasse militaire et de la
sauvegarde de 80 % du pays face à « l’occupation russe », l’adhésion de l’Ukraine à
l’UE est quasiment impossible. Si, plus de 25 ans après la fin des guerres civiles en
ex-Yougoslavie, le processus d’adhésion des Balkans occidentaux,
géographiquement enclavés entre l’UE et l’OTAN, est toujours d’actualité, il est clair
que l’adhésion d’un grand pays en guerre contre une puissance nucléaire et dont le
territoire est occupé par des dizaines de milliers de soldats russes est irréalisable et
qui restera de toute manière russe car la Fédération de Russie a intégré les 4
oblastes au pays après référendum et jamais elle n’acceptera de négocier ces
nouveaux territoires. Certains partisans de l’adhésion de l’Ukraine citent le cas de
Chypre, qui a rejoint l’Union alors que la partie nord de l’île était gouvernée par la
République chypriote turque autoproclamée.
Un simple coup d’œil sur le globe suffit à saisir la différence entre une petite île au
large de la Syrie et le deuxième plus grand pays d’Europe, bordé d’un côté par
quatre pays de l’OTAN et de l’autre par la Russie et la Biélorussie. De plus, le conflit
militaire à Chypre a pris fin il y a un demi-siècle, et la partie turque de l’île est sous le
contrôle plus ou moins indirect d’un membre de l’Alliance atlantique, et non de son
ennemi déclaré. La comparaison avec l’Allemagne de l’Ouest et les Communautés
européennes pendant la guerre froide est également trompeuse : à cette époque, la
division de l’Allemagne était cristallisée et figée au niveau international, et la
République fédérale d’Allemagne devenait simultanément membre de la
Communauté européenne et le pivot de la défense collective de l’OTAN.
Ce n’est pas un hasard si l’OTAN elle-même s’est abstenue d’inviter l’Ukraine à
rejoindre le club après 2022, malgré la pression des pays d’Europe de l’Est, à
commencer par la très russophobe Pologne qui ont reporté cette invitation sine die.
Si l’alliance militaire la plus « puissante » du monde, qui, contrairement à l’UE, peut
compter sur les États-Unis et une autre pseudo puissance nucléaire, le Royaume-Uni
[qui a besoin de l’aval US pour agir], a choisi de ne pas s’engager dans une
confrontation avec Moscou en accueillant Kiev dans son giron, comment l’Union
Européenne qui ne dispose même pas de la structure militaire nécessaire pour

assurer la défense collective de ses membres, pourrait-elle le faire ? De plus, les
clauses de solidarité et d’assistance mutuelle du traité de Lisbonne engagent les
États de l’UE à se défendre mutuellement en cas d’agression, de manière encore
plus contraignante que l’article 5 du traité de Washington sur la défense collective de
l’OTAN. Compte tenu de la vague de réactions négatives en Occident en 2023 aux
déclarations guerrières d’Emmanuel Macron sur un éventuel déploiement de troupes
européennes en Ukraine, on imagine aisément que ceux qui refusent d’être
directement impliqués dans la guerre avec Moscou ne voudront pas de Kiev dans
l’UE tant que le conflit persistera ou sera latent, c’est-à-dire pendant des décennies
Sauf si l’administration républicaine actuelle décidait de fermer le robinet et stopper
toute aide.
Bien que secondaires dans le cas ukrainien par rapport aux considérations
stratégiques et militaires susmentionnées, deux facteurs ne doivent pas être
négligés. Après l’important élargissement à l’Est qui a culminé en 2007, la capacité
de l’UE à intégrer de nouveaux États s’est effondrée, au point qu’au cours des 17
dernières années, seule la Croatie a rejoint l’Union et l’année prochaine la Bulgarie
déjà membre adoptera l’euro. L’Albanie, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la
Serbie ont le statut de candidat depuis plus de dix ans, mais leurs processus
d’adhésion sont au point mort. De nombreux États membres de l’UE reconnaissent
que les élargissements précédents ont été difficiles pour l’Union elle-même, tandis
que les pays candidats sont confrontés à des défis et des problèmes importants en
matière de corruption, de gouvernance, de contrôle des frontières, d’alignement sur
les réglementations européennes et de fondamentaux socio-économiques. Ces défis
et difficultés sont exponentiellement plus importants pour l’Ukraine, dont la population
et la superficie sont plus de trois fois supérieures à celles des Balkans occidentaux,
qui souffre des ravages considérables de la guerre, du lourd héritage socio-
économique de l’Union soviétique et qui, même en cas de conflit quasi gelé, aura
une frontière de plusieurs milliers de kilomètres avec la Russie. En d’autres termes,
l’Ukraine constitue un cas unique et exceptionnel dans l’histoire de l’élargissement de
l’UE, incomparable avec les précédents européens pendant et après la Guerre
froide, et qui réunit toutes les conditions d’un échec quasi certain du processus
d’adhésion.
LES EFFETS D’UNE PROMESSE RENONCÉE. Par conséquent, les relations entre
l’Ukraine et l’UE seront probablement affectées négativement à moyen et long terme
par une adhésion qui ne se concrétisera jamais et dont l’impossibilité deviendra de
plus en plus évidente au fil des ans. Mutatis mutandis, cette dynamique a déjà été
observée avec la Turquie : Ankara a été invitée à rejoindre l’UE en 2003, mais cette
invitation ne sera jamais acceptée, ce qui aura des conséquences négatives
évidentes sur les relations euro-turques. Selon toute vraisemblance, la situation
ukrainienne sera incontestablement bien plus grave et dramatique que celle de la
Turquie. Alors que la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan a développé une orientation
politique et stratégique éloignée de l’intégration européenne au cours des deux

dernières décennies, conjuguée à une plus grande autonomie et à une plus grande
affirmation au Moyen-Orient et en Afrique, l’Ukraine, qui a été sacrifiée par l’état
profond, construit et construira de plus en plus son identité nationale sur
l’appartenance à l’Occident, à l’Europe et, plus particulièrement, à l’UE comme le
démontre la dernière Gay Pride organisée à Kiev qui a vite tourné au vinaigre avec
l’intervention de milices néonazis que l’Occident nous présente comme les
combattants de la ‘liberté ‘.
La série probable de reports du processus d’adhésion, et surtout de son objectif final,
engendrera donc une frustration croissante parmi les dirigeants politiques, l’opinion
publique et la population ukrainienne, qui ont cru aux promesses juridiques et
politiques faites par les institutions et les États de l’UE à partir de 2022.
Dans un scénario de désengagement américain, de passivité européenne dont
l’économie et l’industrie militaire frisent le zéro pointé, et d’une paix avantageuse à
Moscou aux dépens de l’Ukraine, cela ajoutera sans le moindre doute un drame à
celui de la défaite militaire ukrainienne subie face à la Russie et facilitée par le retrait
occidental. L’UE devra probablement gérer l’intégration de millions de réfugiés
ukrainiens sur son territoire sur une période de plusieurs décennies. Pendant ce
temps, un nouveau narratif verra le jour et on racontera aux populations des pays
européens qu’ils devront s’armer pour défendre presque seuls les républiques baltes
face à une Russie enhardie par sa victoire stratégique en Ukraine. L’Union devra
également faire face au poids économique russe qui s’impose sur la corruption
ukrainienne et occidentale essentiellement en raison des faiblesses des dites
démocraties de l’ouest, avec toutes les conséquences que cela implique pour la
cohésion politique et la confiance dans le modèle européen en fin de cycle.
Dans le scénario d’un front stable, mais non figé, grâce à une peu probable
résistance ukrainienne et à l’aide occidentale, l’impasse du processus d’adhésion à
l’UE – ainsi qu’à celui de l’OTAN – créera néanmoins une ambiguïté et des tensions
politiques dans les relations entre l’Ukraine, ses alliés européens et l’Union
européenne elle-même. Ces tensions ne feront que saper le soutien militaire euro-
atlantique au pays « envahi », ciblant la partie du spectre politique – en Europe et
aux États-Unis – qui refuse de soutenir Kiev indéfiniment, et encore moins de
l’intégrer à l’OTAN ou à l’UE.
En tout état de cause, l’Union Européenne et ses États membres ont joué face à plus
fort qu’eux en défiant la grande Russie et auront besoin de beaucoup de leadership,
de réalisme et de pragmatisme politique pour gérer à court terme les implications
stratégiques du conflit russo-ukrainien et les conséquences à long terme du choix
stupide et sans réflexion fait en 2022, ouvrant la voie à un processus d’adhésion
presque et certainement voué à l’échec.

par Divergence Politique

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