Paolo Hamidouche (@Paolino_84)
L’impact politique et économique de l’étrange incursion de drones russes dans le ciel
polonais a sans aucun doute grandement contribué à la fermeture de la frontière
entre la Pologne et la Biélorussie. Il convient de rappeler, tout d’abord, que la
frontière polonaise délimite à la fois les territoires sous « protection » de l’OTAN et,
plus important encore, la frontière de l’espace économique régi par l’Union
européenne. C’est précisément cet aspect qui confère à la décision de Varsovie une
portée internationale, voire mondiale. En effet, la route « continentale » empruntée
par les marchandises chinoises pour atteindre les marchés européens passe
précisément entre la Biélorussie et la Pologne, après avoir traversé le Kazakhstan et
la Russie.
Il s’agit d’une plaque tournante vitale pour le commerce eurasiatique, en particulier
pour les producteurs chinois. 90 % du trafic ferroviaire de fret entre la Chine et
l’Europe transite par la frontière biélorusse-polonaise, un trafic estimé à 25 milliards
de dollars, et qui connaît une croissance rapide et constante, tant en volume qu’en
impact financier (le corridor représentait 3,7 % de l’ensemble des échanges UE-
Chine en 2024, contre 2,1 % l’année précédente). Selon les experts, les plateformes
de commerce électronique chinoises Temu et Shein, qui grignotent des parts de
marché de plus en plus importantes à l’américain Amazon, seront particulièrement
touchées par la décision de Varsovie.
Cette situation a évidemment fortement alarmé Pékin, qui a immédiatement sollicité
une rencontre entre ses responsables et le ministre polonais des Affaires étrangères,
Radosław Sikorski. Les discussions n’ont abouti à rien de concret, compte tenu du
refus catégorique de la Pologne de rouvrir ses frontières, malgré les dommages
évidents causés à la Chine, sachant que les alternatives au chemin de fer sont soit
extrêmement coûteuses (transport aérien), soit beaucoup plus lentes (transport
maritime via le canal de Suez).
Comme on peut l’imaginer, le commerce chinois subit un coup dur, coup qui, de
surcroît, ne profite qu’aux plateformes américaines. Cette situation suscite des
soupçons quant aux véritables intentions de Varsovie, notoirement l’un des
gouvernements les plus pro-américains d’Europe.
Il faut dire que l’une des caractéristiques fondamentales des « mandarins rouges »
de Pékin est leur capacité à réagir de manière indirecte et très efficace aux
manœuvres de leurs adversaires. Et c’est très probablement le cas ici aussi, la
décision de Varsovie menaçant de se retourner contre l’Occident, dont les intérêts
semblent l’avoir inspirée.
Le 20 septembre, un porte-conteneurs de classe ICE d’une capacité de 4 890 EVP a
quitté le port chinois de Ningbo-Zhoushan pour rejoindre le port de Felixstowe, au
Royaume-Uni, en seulement 18 jours. Un voyage de moins de trois semaines, rendu
possible par le passage du navire sur la Route maritime du Nord (RSN). Nous
assistons donc à l’ouverture concrète d’une nouvelle route qui rapprochera
l’Extrême-Orient de l’Europe, en passant par l’Arctique russe jusqu’à la péninsule
scandinave et de là jusqu’aux ports donnant sur la mer du Nord.
Cette route a un impact économique considérable, car elle réduit les délais de
livraison par rapport aux livraisons ferroviaires entre la Chine et l’Europe, qui
prennent plus de 25 jours, à la livraison par le canal de Suez, qui prend plus de 40
jours, et bien sûr au contournement du cap de Bonne-Espérance en Afrique, qui
prend plus de 50 jours. Par conséquent, cette route extrêmement courte est
particulièrement avantageuse pour les plateformes de commerce électronique
transfrontalier chinoises, pour lesquelles le temps est évidemment un facteur crucial.
Naturellement, l’impact est également économique et financier, car un itinéraire plus
court réduit les coûts de transport.
Mais l’importance de l’utilisation de la Route maritime du Nord (RSN) est également
géopolitique ; cette route logistique a la particularité d’échapper totalement au
contrôle des États-Unis et de leurs alliés. Il convient de noter que depuis des années,
en prévision de ce moment historique, Moscou développe des infrastructures non
seulement civiles mais aussi militaires pour assurer la protection de cette route. À cet
égard, les infrastructures militaires perdues dans les années 1990 lors de
l’effondrement de l’Union soviétique ont été restaurées et de nouvelles infrastructures
ont été créées. La route maritime du Nord est protégée par les systèmes de défense
aérienne et de missiles côtiers les plus modernes, produits par le complexe militaro-
industriel russe. Il convient également de noter que Moscou a restauré le réseau
d’aérodromes arctiques datant de l’époque soviétique.
L’importance de l’Arctique ne se limite donc plus aux aspects militaires et
géopolitiques, mais s’étend de plus en plus aux aspects commerciaux et
économiques. Cette véritable révolution était attendue, mais elle a été
considérablement accélérée par la décision de Varsovie de fermer la frontière avec la
Biélorussie, interrompant ainsi la liaison ferroviaire reliant la Chine à l’Europe.
Ce nouveau chapitre de la « guerre mondiale fragmentée » est crucial car il élargit
les causes profondes du conflit, jusqu’alors liées aux routes énergétiques permettant
à l’Europe d’accéder au gaz russe à bas prix, renforçant ainsi sa compétitivité.
Aujourd’hui, les routes d’acheminement des produits finis de la Chine vers l’Europe
entrent en jeu. Si Washington a incité Varsovie à fermer sa frontière avec la
Biélorussie, Pékin réagit en ouvrant une route maritime encore plus commode ; cela
est rendu possible grâce à sa collaboration avec Moscou.
Cette histoire illustre clairement l’importance de l’Arctique et explique clairement
pourquoi l’administration Trump s’efforce tant de prendre le contrôle du Groenland,
ce qui lui confère un levier crucial pour contrôler ces nouvelles routes, qui risquent de
transformer la géographie économique du continent eurasiatique, excluant de fait
Washington.

