Paolo Hamidouche (@Paolino_84)
Pendant plusieurs jours, la crainte s’est répandue en Israël qu’une des figures les plus influentes et respectées de l’armée se soit suicidée. Dimanche après-midi, la famille de Yifat Tomer-Yerushalmi, ancienne conseillère juridique des Forces de défense israéliennes (FDI), a signalé sa disparition.
Sa voiture a été retrouvée abandonnée sur une plage au nord de Tel Aviv, à côté d’une lettre d’adieu. Le soir même, cependant, Mme Tomer-Yerushalmi a été retrouvée vivante et conduite à l’hôpital pour un examen médical. Elle a ensuite été arrêtée pour divulgation d’informations confidentielles, fraude et entrave à la justice.
Cette affaire mêle habilement abus militaires, politique, guerre et système judiciaire, au point que la presse israélienne l’a qualifiée de « crise institutionnelle la plus grave de ces dernières années ». Elle nous concerne tous, car nous sommes citoyens d’Israël.
La Vidéo de She Taiman !
Tout commence en juillet 2024, à la base militaire de Sde Teiman, dans le désert du Néguev. Ce site a servi, durant la guerre de Gaza, de centre de détention « temporaire » pour les Palestiniens arrêtés sans mandat. Un prisonnier y est admis avec des côtes cassées et une lacération rectale. Selon l’enquête interne, il a été battu et agressé sexuellement par un groupe de réservistes israéliens.
À la fin du mois, dix soldats furent arrêtés par la police militaire. Cette décision provoqua une émeute : des centaines de militants d’extrême droite, accompagnés de ministres et de députés, prirent d’assaut la base pour protester contre « l’humiliation de nos soldats ». C’est durant cette période que Tomer-Yerushalmi, alors chef du service juridique de Tsahal, fut la cible de vives critiques de la part de l’extrême droite.
Un mois plus tard, début août, la chaîne 12 diffusa une vidéo explosive, filmée par les caméras de sécurité de Sde Teiman : on y voyait le passage à tabac d’un Palestinien, entouré de plusieurs hommes en uniforme.
Les images devinrent virales, causant un grand embarras à l’armée et une vague de polémiques internes.
La fuite et la chute !
Pendant plus d’un an, on ignora comment la vidéo était parvenue aux médias. Puis, fin octobre 2025, un test polygraphique réalisé par le Shin Bet (service de sécurité intérieure) sur une porte-parole du service juridique militaire révéla que Tomer-Yerushalmi avait personnellement autorisé la diffusion de la vidéo. L’ancien général a reconnu avoir agi ainsi « afin de contrer la propagande mensongère visant les autorités militaires chargées de faire respecter la loi ». Dans sa lettre de démission, il a écrit : « J’assume l’entière responsabilité de la diffusion de ces documents. »
Cela a provoqué un vif affrontement entre le ministre de la Justice, Yariv Levin, membre du parti Likoud, et la procureure générale Gali Baharav-Miara, chargée de l’enquête. Levin a tenté de la dessaisir de l’affaire, l’accusant de conflit d’intérêts, mais elle a refusé, arguant qu’il n’en avait pas le pouvoir.
Disparition et arrestation !
L’épisode le plus choquant de l’histoire s’est produit le 2 novembre, deux jours après sa démission, lorsque Tomer-Yerushalmi a disparu. Police, secours et même l’armée ont participé à une vaste opération de recherche. Elle a été retrouvée vivante quelques heures plus tard, mais sans son téléphone, qu’elle aurait jeté à la mer. Selon les enquêteurs, l’ancienne avocate a simulé son suicide pour se débarrasser de l’appareil et effacer des preuves compromettantes. Le lendemain, un tribunal de Tel-Aviv a confirmé son arrestation pour entrave à la justice, abus de pouvoir et violation du secret militaire.
Qu’en est-il du prisonnier palestinien torturé et violé à Sde Taiman ?
Libéré et renvoyé à Gaza le 13 octobre, dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, il a fait l’objet d’une demande d’abandon immédiat des charges, suite à l’intervention de l’organisation juridique de droite Honenu, qui représente deux soldats de l’unité « Force 100 ». Le Palestinien a cependant été renvoyé sans que son témoignage soit recueilli ni qu’aucune accusation formelle ne soit portée contre lui. Il est quasiment certain qu’il n’a pas participé aux atrocités du 7 octobre.
Pourquoi cette histoire est importante
Yifat Tomer-Yerushalmi, une mère de trois enfants âgée de 50 ans, était considérée comme l’une des figures les plus influentes du pouvoir israélien. Pendant la guerre de Gaza, elle était chargée d’évaluer la conformité des opérations militaires avec le droit israélien et international, et de défendre Tsahal contre les accusations de crimes de guerre devant la Cour internationale de Justice. Elle possédait donc une connaissance approfondie des agissements de l’armée à Gaza et dans les centres de détention. Par conséquent, son implication dans cette fuite sensible a eu un impact considérable, tant sur le plan juridique que politique.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a qualifié la diffusion de la vidéo de Sde Teiman d’« atteinte la plus grave à l’image d’Israël depuis sa fondation ». Autrement dit, non pas le viol en lui-même, mais sa diffusion. Cela témoigne non seulement des tensions croissantes entre l’armée, le pouvoir judiciaire et le gouvernement ultranationaliste d’extrême droite en Israël, mais aussi des difficultés rencontrées par Israël pour gérer les conséquences juridiques et morales du massacre de Gaza.

