Par Olivier Rouot
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, une partie croissante de l’opinion publique française se persuade que Jordan Bardella incarnerait une alternative crédible au système politique actuel.
Cette croyance repose moins sur une analyse rigoureuse de son projet que sur un phénomène de lassitude collective : rejet total de la Macronie, -mais aussi des élites en place-, désir de rupture, besoin de figures nouvelles. Or, lorsqu’on examine sérieusement les positions de son parti ainsi que ses propositions concrètes et son profil personnel, cette illusion se dissipe rapidement.
Des différences de façade avec les autres partis
Le premier point à déconstruire est celui de la prétendue singularité politique du Rassemblement National. Sur les sujets structurants, les divergences avec les autres formations françaises sont désormais assez marginales.
– Sur l’Europe et sur l’euro, le RN a renoncé à toute perspective de rupture.
La sortie de l’euro, pourtant centrale il y a encore quelques années, a été abandonnée sans débat de fond. L’Union européenne n’est plus contestée dans son principe, mais destinée à être « aménagée ». Cette position rejoint de fait celle des partis dits de gouvernement : acceptation de la supranationalité, soumission aux traités, impossibilité revendiquée de reprendre une souveraineté monétaire et budgétaire pleine et entière.
Autrement dit, le RN ne propose plus de sortie du cadre qui a précisément conduit la France à son déclassement.
– Sur l’Ukraine et la Russie, là encore, la convergence est frappante.
Malgré une rhétorique parfois plus prudente, le RN s’est rallié à la doxa dominante : condamnation univoque de la Russie, alignement sur la politique euro-atlantiste, absence de véritable réflexion géopolitique autonome. Aucun projet sérieux de médiation, aucun effort de compréhension historique, aucune remise en cause de l’OTAN ou de l’alignement stratégique de la France.
Sur ce point crucial, Bardella n’incarne aucune alternative à Emmanuel Macron ou à ses prédécesseurs et la Russie ne s’appuiera pas sur lui pour recréer des passerelles avec la France.
Une vision économique et sociale sans rupture
Sur le plan économique et social, le discours du RN oscille entre protectionnisme verbal et libéralisme pratique. Les grandes structures du capitalisme financiarisé ne sont jamais remises en cause. La dépendance à la dette, aux marchés, aux normes européennes demeure. Les promesses sociales, souvent floues, ne reposent sur aucune stratégie macroéconomique crédible.
En réalité, le RN s’inscrit dans la continuité d’un État affaibli, gestionnaire de pénuries, incapable de reconstruire une industrie, de restaurer une agriculture souveraine ou de protéger durablement les classes populaires. Là encore, la différence avec les autres partis tient davantage au ton qu’au fond. N’évoquons pas ici l’absence de vrais desseins sur la santé, la famille, le pouvoir d’achat…
École et université : le grand angle mort
Le domaine de la scolarité et de l’université révèle peut-être le plus clairement cette vacuité programmatique. Aucun projet cohérent de refondation intellectuelle n’est proposé. Ni pour le niveau scolaire, ni au sujet de l’autorité des maîtres, ni sur la transmission du savoir, ni sur la lutte contre l’idéologie dominante à l’université.
Or, sans renaissance éducative, aucune restauration nationale n’est possible. Le RN se contente de dénoncer certains excès sans jamais proposer une vision anthropologique, culturelle et civilisationnelle de l’école.
Là encore, il s’aligne sur l’impuissance générale.
Un atlantisme assumé, conforme à l’ordre dominant
Un autre point essentiel, trop souvent négligé, concerne l’atlantisme désormais très visible du parti de Jordan Bardella.
Derrière une rhétorique de souveraineté et d’indépendance nationale, le Rassemblement National s’inscrit en réalité dans le cadre stratégique dominant : acceptation implicite de l’OTAN comme horizon indépassable, absence de remise en cause de l’alignement militaire et diplomatique de la France sur les États-Unis, validation tacite des grandes orientations euro-atlantiques.
Sur les questions de défense, de sécurité et de politique étrangère, les prises de position du parti convergent de plus en plus avec celles des formations politiques les plus importantes. Aucune réflexion sérieuse n’est menée sur la perte d’autonomie stratégique française, sur la subordination de l’Europe aux intérêts américains, ni sur les conséquences à long terme de cette dépendance. Cet atlantisme, présenté comme pragmatique ou rassurant, est en réalité l’un des marqueurs les plus clairs de l’intégration du RN dans le système qu’il prétend contester.
Il prive la France de toute possibilité de voix indépendante dans un monde redevenu brutalement multipolaire.
Le silence sur les valeurs morales et chrétiennes
Le point le plus révélateur demeure sans doute l’absence de toute réflexion sérieuse sur le retour des valeurs morales et chrétiennes, tant nécessaires en France pourtant, car trop combattues. Alors même que la crise française est avant tout spirituelle, anthropologique et morale, Bardella et son parti évitent soigneusement ce terrain.
Le christianisme est parfois évoqué comme un élément culturel ou patrimonial, jamais comme un socle vivant de civilisation. Aucune réflexion sur la loi naturelle, sur la responsabilité, sur la transcendance, sur le sens du bien commun.
Cette prudence n’est pas anodine : elle trahit la volonté de rester compatible avec le consensus idéologique dominant, même lorsqu’il détruit les fondements de la société.
Un âge qui n’est pas un atout mais une faiblesse
L’argument de la jeunesse de Jordan Bardella est souvent présenté comme un avantage. Il constitue en réalité une faiblesse majeure et un handicap pour la France.
À 31 ans et quelque mois en 2027, Bardella souffre d’un manque d’expérience évident. Il n’a jamais exercé de responsabilités exécutives lourdes, n’a jamais dirigé la moindre entreprise au sens large du mot, n’a jamais traversé de crise internationale majeure. Le recul historique lui fait défaut, tout comme le sang-froid que seule l’épreuve du temps permet d’acquérir.
Plus grave encore, il ne dispose d’aucun réseau international structurant. Face à des chefs d’État chevronnés, à des diplomaties anciennes, à des rapports de force brutaux, un président sans profondeur stratégique serait mécaniquement dominé. La France n’a pas besoin d’un jeune communicant pour être dirigée ; elle a besoin d’un homme d’État expérimenté, formé, enraciné, solide. Et en matière de jeunisme, les Français devraient comprendre, maintenant, que dans le cas du gouvernement de la France, ce n’est pas la bonne philosophie.
Ne pas voter : une position de lucidité, non de fuite
Ces constats rejoignent l’analyse développée dans mon livre, « Tu ne voteras point ». Loin d’être un appel à l’indifférence, cet ouvrage pose une question radicale : que vaut le vote lorsque le jeu est verrouillé, les alternatives factices, les règles biaisées, les candidats vraiment sérieux inexistants, leurs conseillers aux États-Unis, leur formation morale totalement absente ? Et que peut-on faire utilement à la place ?
« Il faut voter pour le moindre mal ! » entend-on souvent objecter. Cela est idiot : votre pour « le moindre mal » est toujours voter pour le mal, même s’il est (peut-être) moindre !
« Il est nécessaire de pratiquer un vote de rejet », est-il aussi fréquemment affirmé. Mais rejet de quoi ? Macron n’a pas le droit de se représenter, donc ce problème est réglé. Quant aux autres candidats, nous revenons à ce qui est développé ici. Lequel, réellement, sauvera la France ? Lui rendra son opulence, sa paix, son harmonie, son honneur, son image, ses alliances, son indépendance, sa prospérité, ses valeurs ancestrales ?… Poser ces questions, n’est-ce pas y répondre ?…
Dans l’état actuel de la vie politique française, voter revient trop souvent à légitimer un système que l’on prétend combattre. Les candidats diffèrent à la marge, mais les structures demeurent.
Participer à ce simulacre donne l’illusion du choix… tout en perpétuant l’impuissance.
Reconstruire par la société civile
La véritable voie de salut ne passe pas par l’élection d’un homme providentiel, encore moins par un candidat formaté par le système qu’il prétend contester.
Elle passe par le renforcement patient et déterminé de la société civile : associations indépendantes, réseaux culturels, éducatifs, d’entre-aide, spirituels, économiques, de formation et d’information.
C’est là que se joue l’avenir. Dans la reconquête intellectuelle, morale et culturelle. Dans la réaffirmation de l’indépendance réelle des Français face à l’État républicain, face aux puissances financières, médiatiques et supranationales.
Dans la transmission, la formation, l’enracinement.
Dans la France d’aujourd’hui, ne pas voter et apprendre à s’organiser avec le moins possible d’État, constituent une forme ultime de combat et d’opposition.
Résister
Dans tous les cas, croire que Jordan Bardella serait une chance pour la France en 2027 relève d’une illusion dangereuse.
Son parti ne rompt absolument pas avec les structures qui ont conduit notre pays dans l’impasse.
Sa jeunesse n’est pas une garantie de renouveau mais un facteur de fragilité.
Son silence sur l’essentiel – le spirituel, le moral, le civilisationnel – est révélateur.
Face à cette réalité, refuser de voter n’est ni un renoncement ni une lâcheté.
C’est un acte de lucidité, d’indépendance et de résistance.
Le véritable combat commence ailleurs et il est bien plus crucial que le vote : il se trouve dans la réforme et l’utilisation des rouages de la société du pays réel. Là où se forment les consciences et se prépare un avenir enfin digne de la France. En définitive, aujourd’hui, notre peuple menacé, pour se défendre, ne peut compter que sur l’initiative des particuliers.
Et là, nous les Français, avons un énorme travail à accomplir. Nous-mêmes, directement.

