Par Olivier Rouot
Lors d’une conférence de presse, le président des États-Unis, Donald Trump, a affirmé sans détour avoir exigé de la France qu’elle relève le prix de ses médicaments, au motif que les Américains « paient jusqu’à quatorze fois plus » que les Européens. Quelques semaines plus tard, il se félicitait publiquement d’avoir obtenu l’assentiment de son homologue français, Emmanuel Macron, afin que la hausse des prix en France permette de compenser une baisse consentie sur le marché américain.
Explications…
Cette conférence s’est tenue le 19 décembre 2025 à la Maison-Blanche, et avait pour objet l’annonce d’accords avec neuf grands laboratoires pharmaceutiques visant à réduire le prix de certains médicaments aux États-Unis, dans le cadre d’une politique de prix fondée sur les niveaux observés à l’étranger.
Il s’agit là de la poursuite de la politique dite « Most Favored Nation Pricing » et du renforcement du discours selon lequel les patients américains ne doivent plus « subventionner » les prix bas dans d’autres pays développés.
Pour l’anecdote, -vraie ou trumpienne-, le Président américain raconte sa conversation téléphonique du 22 décembre avec Macron :
« J’ai parlé à un homme très bien, le président Macron de France, et je lui ai dit : ‘Emmanuel, tu dois augmenter le prix des médicaments.’ »
« …Si tu ne le fais pas, je mettrai des droits de douane sur tout ce que la France vend aux États-Unis… »
« …Et ensuite, il a dit : ‘Ah, je vois’… »
Derrière l’apparente brutalité de ces propos se cache une logique parfaitement structurée, assumée de longue date par Washington, et révélatrice d’un rapport de force profondément déséquilibré dans l’économie mondiale du médicament.
Un aveu américain sans ambiguïté
Donald Trump a formulé à plusieurs reprises une justification idéologique claire à cette exigence. Dès 2018, il déclarait officiellement à la Maison-Blanche : « Les États-Unis ont supporté une part disproportionnée du coût de l’innovation pharmaceutique mondiale. D’autres pays ont profité des consommateurs américains pendant bien trop longtemps. »
(Discours présidentiel sur les prix des médicaments, Maison-Blanche, 11 mai 2018).
Cette déclaration est essentielle : elle établit que, du point de vue américain, les prix élevés pratiqués aux États-Unis ne sont pas un dysfonctionnement interne, mais une forme de subvention implicite au reste du monde. Dès lors, la baisse des prix sur le marché américain ne peut être envisagée qu’à condition d’un rééquilibrage international.
Cette logique est explicitement confirmée en 2020, lorsque Trump affirme :
« Nous allons faire baisser les prix des médicaments, et nous n’allons plus laisser les autres pays profiter de nous. Ils devront payer plus. »
(Conférence de presse sur les décrets relatifs aux prix des médicaments, 24 juillet 2020).
Autrement dit, la hausse des prix en Europe n’est pas une conséquence involontaire, mais un objectif politique revendiqué.
Des écarts de prix reconnus par les institutions internationales
Les différences de prix entre les États-Unis et l’Europe sont largement documentées. L’Organisation de coopération et de développement économiques constate ainsi : « Les prix des médicaments de marque sont, en moyenne, plus de deux fois plus élevés aux États-Unis que dans les autres pays de l’OCDE. »
(OECD, Pharmaceutical Innovation and Access to Medicines, 2020).
Cette réalité est confirmée par une institution fédérale américaine elle-même, la Government Accountability Office : « Les fabricants de médicaments fixent aux États-Unis des prix nettement supérieurs à ceux observés dans les autres pays à revenu élevé, principalement en raison de l’absence de régulation directe des prix. »
(U.S. Government Accountability Office, Comparison of U.S. and International Drug Prices, rapport GAO-21-282, février 2021).
Ces deux sources convergent sur un point décisif : les prix élevés aux États-Unis ne résultent ni de coûts incompressibles ni d’une supériorité scientifique particulière, mais d’un choix politique et réglementaire.
Le mythe du coût de l’innovation
L’un des arguments récurrents avancés par l’industrie pharmaceutique consiste à invoquer le coût exorbitant de la recherche et du développement. Or, cet argument est de plus en plus contesté par les économistes.
Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz résume ainsi le problème : « Ce n’est pas le coût de l’innovation qui explique le prix élevé des médicaments, mais le pouvoir de monopole. »
De son côté, l’économiste Mariana Mazzucato rappelle le rôle central de l’argent public : « L’industrie pharmaceutique socialise les risques et privatise les profits, l’État assumant une large part des coûts de la recherche en amont. ».
(L’État entrepreneur, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2015).
Ces analyses battent en brèche l’idée selon laquelle les hausses de prix seraient une nécessité économique objective.
Pourquoi la France accepte-t-elle la pression américaine ?
La question centrale n’est donc pas de savoir si les États-Unis paient plus, mais pourquoi la France accepte d’être désignée comme variable d’ajustement.
Plusieurs facteurs se conjuguent :
– Dépendance industrielle et pharmaceutique,
– Perte de maîtrise des chaînes de production,
– Exposition des groupes européens à l’extraterritorialité du droit américain.
Sur ce dernier point, Frédéric Pierucci rappelle : « L’extraterritorialité du droit américain est une arme économique destinée à soumettre entreprises et États étrangers aux intérêts stratégiques des États-Unis. »
(Le Piège américain, Lattès, 2019).
Dans ce contexte, la marge de manœuvre politique française est fortement réduite, ce que reconnaît également le juriste Didier Tabuteau : « La fixation du prix du médicament est aujourd’hui un domaine de contraintes internationales fortes, dans lequel la souveraineté nationale est largement entamée. »
(Droit de la santé, Presses de Sciences Po, 2021).
Une décision politique aux conséquences sociales lourdes
L’augmentation des prix des médicaments en France aura des effets directs : pression accrue sur l’Assurance maladie, transferts vers les mutuelles, reste à charge plus élevé pour les patients, déremboursements de nouveaux médicaments, patients moins médicamentés.
Mais elle a surtout une portée symbolique majeure : elle acte l’abandon d’un modèle fondé sur la solidarité au profit d’un ajustement dicté par des intérêts extérieurs.
Lorsque le président des États-Unis peut se vanter publiquement d’avoir infléchi la politique sanitaire française, il ne s’agit plus d’un simple débat économique. C’est la question même de la souveraineté sanitaire et politique qui est posée.
Le prix de l’alignement : l’atlantisme comme renoncement politique
L’épisode des prix du médicament agit comme un révélateur brutal : la France ne décide plus seule d’une politique pourtant centrale pour sa cohésion sociale. Que le président des États-Unis puisse se vanter publiquement d’avoir infléchi la politique sanitaire française, sans démenti ferme ni réaction politique à la hauteur, constitue moins un incident diplomatique qu’un aveu de subordination. L’augmentation éventuelle des prix des médicaments en France n’est pas l’effet d’une contrainte économique inévitable, mais la conséquence directe d’un choix stratégique d’alignement.
Cet alignement n’est ni ponctuel ni accidentel. Il s’inscrit dans une doctrine atlantiste désormais profondément ancrée au sommet de l’État français, doctrine selon laquelle la relation avec Washington prime sur toute autre considération, y compris lorsqu’elle entre en contradiction avec les intérêts sociaux fondamentaux de la nation. Dans cette logique, la souveraineté n’est plus un principe à défendre, mais un coût à minimiser pour « rester dans le bon camp ».
Le cas du médicament est particulièrement éclairant, car il touche à un domaine où la France disposait historiquement d’un modèle protecteur, fondé sur la négociation publique des prix et la solidarité nationale. Accepter que ce modèle serve de variable d’ajustement à la politique intérieure américaine revient à reconnaître implicitement que la France n’est plus un État-stratège, mais un territoire d’application secondaire des équilibres décidés ailleurs.
Cette attitude s’inscrit dans une continuité : qu’il s’agisse de politique industrielle, énergétique, militaire ou désormais sanitaire, le gouvernement français adopte systématiquement les cadres d’analyse, les priorités et les contraintes définis dans l’espace atlantique, en particulier par les États-Unis. L’appartenance à l’OTAN et l’adhésion sans réserve au logiciel stratégique américain ne se limitent plus au champ militaire : elles contaminent désormais les politiques économiques et sociales les plus intimes.
L’atlantisme du gouvernement français n’est donc pas une posture idéologique abstraite ; il a des conséquences concrètes, mesurables, supportées par les citoyens. En matière de santé, il se traduit par une pression accrue sur les finances publiques, par une hausse potentielle du reste à charge pour les patients, et par une remise en cause discrète du principe d’égalité d’accès aux soins. Autrement dit, ce sont les assurés sociaux français qui deviennent les contributeurs indirects à la stabilisation du système pharmaceutique américain.
Tant que le gouvernement français acceptera que des arbitrages aussi fondamentaux soient dictés par les impératifs politiques de Washington, la souveraineté sanitaire restera un slogan vide, et le modèle social français une simple variable d’ajustement de l’ordre atlantique.
Ce renoncement n’est ni technique ni inévitable : il est politique. Et c’est précisément pour cette raison qu’il engage pleinement la responsabilité du pouvoir en place.
Aujourd’hui, et à force d’accumulation, ce comportement confine à la traîtrise, qu’il faudra bien juger un jour. Définition de « haute trahison » : « manquement grave du président de la République aux devoirs de sa charge ». Ça commence à y ressembler…

