Paolo Hamidouche [ X | VK | Odysee ]
Une vague de violence, de marginalisation et d’exode silencieux vide la Terre sainte de sa plus ancienne communauté chrétienne. Tandis que l’attention internationale est rivée sur le conflit israélo-palestinien et sa dimension politico-militaire, une tragédie parallèle, moins médiatisée mais profondément symbolique, se déroule dans l’indifférence générale : le déclin systématique des chrétiens arabes en Israël et dans les Territoires occupés. Cette réalité troublante a été mise en lumière par le journaliste américain Tucker Carlson, qui a recueilli les témoignages de deux personnalités éminentes représentant les deux réalités de la présence chrétienne dans la région pour son podcast, l’un des plus influents et des plus suivis aux États-Unis.
D’un côté, l’archevêque anglican de Jérusalem, Hossam Naum, porte-parole officiel et pastoral de la communauté chrétienne autochtone vivant sous occupation israélienne ou en tant que minorité dans son propre pays. De l’autre, l’entrepreneur jordanien Saad Mouasher, représentant de la bourgeoisie chrétienne intégrée et prospère, témoigne que la coexistence pacifique dans un pays à majorité musulmane est non seulement possible, mais constitue un modèle de réussite. Leurs récits, qui convergent dans leur diagnostic de la crise, dressent un tableau sombre d’abandon, où la foi qui a donné naissance à ces terres risque de n’être plus qu’une relique, écrasée entre l’occupation israélienne et l’hypocrisie de l’Occident, qui se prétend chrétien.
Un exode silencieux : des chiffres au quotidien
L’histoire récente des chrétiens palestiniens est marquée par un déclin démographique inexorable. L’archevêque Naum, né à Nazareth, livre des données alarmantes : la population chrétienne a été divisée par deux en 1948 lors de la Nakba, l’expulsion massive des Palestiniens qui a accompagné la création d’Israël. Ce fait réfute un mythe tenace, souvent propagé même en Occident : celui du réfugié palestinien exclusivement musulman. « Absolument, beaucoup étaient chrétiens », affirme Naum, en évoquant les centaines de milliers de personnes expulsées. Aujourd’hui, la tendance ne s’est pas inversée. À Bethléem, ville de la Nativité, le nombre de chrétiens est passé d’environ 100 000 à moins de 30 000 en quelques décennies seulement. Nazareth, ville de Jésus, connaît une émigration constante. Il ne s’agit ni de croissance, ni de prospérité : c’est, selon les mots de l’archevêque, une simple et désespérée « survie ». Un déclin qui n’est pas un accident démographique, mais la conséquence directe de pressions politiques, économiques et sociales.
Ces pressions se traduisent par un quotidien d’humiliation et de peur pour de nombreux chrétiens, notamment à Jérusalem. L’archevêque Naum raconte avoir été personnellement et à plusieurs reprises victime de crachats de la part d’extrémistes juifs alors qu’il marchait en soutane dans la Vieille Ville. Il décrit des groupes radicaux dont la mission déclarée est de « purifier Jérusalem des infidèles » — les chrétiens — et qui commettent des actes de vandalisme contre des églises. La réaction des autorités israéliennes, selon son témoignage, a été timide, voire complice : « Ils nous disent que cracher sur les gens n’est pas un crime », déplore-t-il avec amertume. Pour les pèlerins, l’accès aux lieux saints est de plus en plus restreint. Les célébrations de Pâques au Saint-Sépulcre, explique Naum, sont soumises à des restrictions « sans précédent » de la part de la police israélienne, qui réduit le nombre de personnes de 10 000 à 1 500 sous prétexte de sécurité — une justification que l’archevêque rejette catégoriquement, rappelant qu’aucun incident de ce type n’a été recensé depuis des siècles.
En Cisjordanie, la violence des colons israéliens cible également sans distinction les villages chrétiens. Naum cite des attaques à Taybeh et Bir Zeit, où des agriculteurs ont été menacés, leurs propriétés incendiées et une femme a été frappée à la tête avec une pierre. L’arrestation de son fils pour avoir tenté de la défendre confirme ce tableau d’arbitraire absolu. C’est l’effet d’une occupation militaire qui, poursuivant des objectifs politiques nationalistes, ne fait aucune distinction entre musulmans et chrétiens, érodant le tissu social des deux communautés.
Le paradoxe américain
La tragédie prend une tournure absurde lorsqu’on considère le rôle des États-Unis et, en particulier, d’une grande partie du christianisme évangélique américain. L’Amérique, nation majoritairement chrétienne, est le principal bailleur de fonds militaire et politique d’Israël. Par leurs impôts, les chrétiens américains soutiennent involontairement un gouvernement qui, selon des témoignages, opprime leurs frères et sœurs de foi. Mais ce n’est pas tout. Un courant influent du monde chrétien américain, le sionisme chrétien, apporte un soutien théologique et financier direct non seulement à l’État d’Israël, mais aussi aux colonies de Cisjordanie, souvent construites sur des terres confisquées à des propriétaires chrétiens.
L’archevêque Naum ne mâche pas ses mots : « Les Églises chrétiennes des États-Unis envoient plus d’argent aux colonies juives de Cisjordanie qu’aux chrétiens de Nazareth, ville natale de Jésus.» C’est une observation franchement embarrassante. Alors que la basilique de la Nativité à Bethléem tombe en ruine et que les communautés locales luttent pour survivre, des flots d’argent venus de l’Occident alimentent la machine d’occupation. L’hypocrisie atteint son comble dans l’anecdote racontée par Naum : lors d’une rencontre avec des sionistes chrétiens, confronté à ses inquiétudes concernant les terres confisquées, on lui a répondu : « Parfois, il faut faire des sacrifices pour le bien commun.» Le commentaire de l’archevêque est sans équivoque : « J’étais avec un groupe de jeunes. Je vous assure, ils étaient en larmes. Comment un frère ou une sœur chrétien(ne), où que ce soit dans le monde, pourrait-il me considérer comme un instrument, quoi qu’il m’arrive ?»
La politique étrangère américaine au Moyen-Orient, avec ses interventions armées inconsidérées et déstabilisatrices, a encore aggravé la situation. Saad Mouasher, banquier jordanien, l’explique clairement : chaque fois qu’une intervention militaire américaine (comme en Irak) crée un vide de pouvoir, celui-ci est comblé par l’extrémisme et le chaos. Les premières victimes sont toujours les minorités, notamment les chrétiens. Il en résulte une nouvelle vague de réfugiés que des pays comme la Jordanie, déjà à bout de souffle, doivent accueillir. « Lorsqu’il y a une intervention militaire américaine dans la région, nous en payons le prix », affirme Mouasher, soulignant le coût humain et social que l’Occident ignore une fois l’attention médiatique retombée. L’obsession des solutions militaires, au détriment de la construction d’une paix juste et durable, s’est avérée un échec catastrophique pour tous, y compris pour les chrétiens.
Le modèle jordanien : une coexistence possible
L’entretien avec Saad Mouasher apporte un éclairage essentiel, démontrant qu’un destin différent pour les chrétiens au Moyen-Orient est non seulement possible, mais bien réel. En Jordanie, pays à majorité musulmane (97 %), les chrétiens (environ 3 %) s’épanouissent, sont bien représentés en politique, dans l’économie et la société, et se sentent pleinement intégrés. « Ai-je jamais subi de discrimination en tant que chrétien ? Absolument pas », affirme Mouasher. La solution, selon lui, repose sur trois piliers : la garantie des droits constitutionnels (liberté de culte, égalité), la stabilité politique et économique, et un leadership sagement engagé dans le dialogue interreligieux, à l’image de celui de la monarchie hachémite.
Ce modèle déconstruit le récit simpliste et islamophobe du « choc des civilisations ». Mouasher rappelle que Jésus et Marie sont des figures profondément vénérées dans le Coran et que les traditions abrahamiques partagent des racines communes. Le roi de Jordanie, descendant du prophète Mahomet, a personnellement financé la restauration du tombeau du Christ au Saint-Sépulcre. Un geste symbolique fort que l’archevêque Naum salue à juste titre, soulignant le rôle unique du souverain jordanien en tant que gardien des lieux saints chrétiens et musulmans de Jérusalem, rempart contre la politisation et l’exclusivisme nationaliste.
Un appel à la prise de conscience et au changement
Les témoignages recueillis constituent une accusation cinglante contre deux fronts : l’occupation israélienne, qui, par des pratiques systématiques, vide la Terre sainte de son âme chrétienne originelle, et l’Occident chrétien, coupable d’un double péché : financer l’oppresseur et tourner le dos aux victimes. L’appel final de l’archevêque Naum leur est précisément adressé : « Mes chers frères et sœurs en Christ… ne nous divisez pas par vos prières. Priez pour tout le peuple de la Terre sainte.»
La survie des chrétiens en Palestine n’est pas une question confessionnelle secondaire. Elle est le baromètre de la justice dans toute la question israélo-palestinienne. Si une communauté pacifique, enracinée depuis deux mille ans et spirituellement liée à l’Occident, est écrasée par l’indifférence, quel espoir reste-t-il d’une paix juste et durable ? Protéger les chrétiens de Terre sainte ne signifie pas favoriser une faction au détriment de l’autre, mais défendre le principe même du pluralisme, de la dignité humaine et du droit à sa terre et à son identité. Cela exige de la communauté internationale, et en particulier des États-Unis et de leurs Églises, un examen de conscience profond et douloureux : cesser d’être complices d’une machine militaro-coloniale et devenir enfin les bâtisseurs de cette stabilité et de cette justice sans lesquelles, comme le démontre la Jordanie, aucune minorité – et aucune paix – ne peut survivre.

