Élections en Russie : le récit de ceux qui y étaient !

Paolo Hamidouche

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L’historien Angelo D’Orsi relate les élections à la Douma en tant qu’observateur international et répond aux polémiques de la presse italienne.

Préambule

Le fait qu’Angelo D’Orsi ait accepté l’invitation à agir en tant qu’observateur international lors des élections à la Douma a suscité l’indignation de la presse grand public : faveur faite au Kremlin, propagande, honte. Essayons d’analyser les faits plutôt que de céder à des réflexes pavloviens. L’Italie tolère comme la France un seul récit…

Premièrement, la souveraineté en matière de contrôle. Chaque pays organise lui-même ses institutions électorales — l’Italie via le ministère de l’Intérieur et la magistrature, la Russie via sa propre Commission centrale — et personne ne conteste ce droit à l’Italie. La différence réside dans le fait que la Russie invite des observateurs internationaux qui ne sont pas nécessairement alignés sur le Kremlin, comme D’Orsi, alors que l’UE ne le fait pas : elle n’invite pas d’observateurs russes ou chinois à ses propres élections. Il existe une asymétrie encore plus profonde : l’OSCE/BIDDH ne contrôle pas l’Italie, celle-ci étant dispensée de vérification car classée *a priori* comme « démocratique ». À l’inverse, les règles établies par la Russie pour permettre ces contrôles ont été jugées inadéquates ; par conséquent, depuis près de dix ans, le bureau de surveillance électorale refuse de procéder à ces contrôles, qualifiant par avance Moscou d’antidémocratique. Ainsi, l’absence de contrôle devient la preuve de l’accusation : un stratagème circulaire bien commode pour délégitimer par avance tout résultat indésirable.

Deuxièmement, les systèmes électoraux. La Douma et la Chambre italienne partagent la même architecture mixte : un scrutin majoritaire dans des circonscriptions uninominales combiné à une proportionnelle avec seuil électoral. Pourtant, l’une est présentée comme un pilier de la démocratie et l’autre comme une farce autoritaire. Sur quel critère objectif se fonde ce jugement, si ce n’est sur l’opportunité géopolitique du moment ?

Troisièmement, la participation. On vote davantage en Russie qu’en Italie, où l’abstention a érodé la légitimité même du scrutin. Si la participation est un signe de vitalité démocratique, pourquoi le système enregistrant le taux de participation le plus élevé est-il qualifié de moins légitime ? Par ailleurs, en Russie, ceux qui s’abstiennent ne sont ni fichés, ni persécutés, ni emprisonnés, ni déportés : si une contestation de masse existait réellement, les électeurs disposeraient du même moyen d’action que les Italiens : rester chez eux. S’ils ne le font pas, c’est bien qu’il y a une raison, mais celle-ci n’intéresse pas les éditorialistes indignés.

Avec cet édito, nous ne cherchons ni à absoudre ni à prononcer un verdict : nous voulons relater l’expérience de ceux qui ont vécu les choses en personne, et non le récit préformaté de ceux qui ne quittent pas leur siège — politique ou médiatique, et dans tous les cas bien rémunéré — pour aller constater la réalité par eux-mêmes. Puisque l’ODIHR a renoncé à sa mission de contrôle, à quel titre la propagande s’arroge-t-elle le droit de juger ce qu’elle ignore, en se fondant uniquement sur ses propres préjugés ? Nous avons choisi une autre voie : celle d’écouter ceux qui, sur le terrain, ont réellement exercé ce contrôle.

Voir l’une des interviews en vidéo en italien du professeur d’Orsi sur son canal YouTube

Entretien

Professeur, commençons par le début : comment cela s’est-il passé ? Quelle atmosphère régnait à Moscou durant ces jours de scrutin ?

La ville était propre et animée ; les gens étaient très sereins dans la rue comme dans le magnifique métro, les cafés et les restaurants étaient accueillants… bref, tout était conforme à ce que j’ai connu lors de mes précédents séjours ces deux dernières années. Les magasins regorgeaient de marchandises, les supermarchés et les centres commerciaux étaient étincelants et bondés ; on trouvait de nombreux produits italiens en rayon, notamment des produits alimentaires. Les sanctions ? Il existe des moyens de les contourner…

Les drones ukrainiens qui ont frappé le territoire russe ces dernières semaines ont-ils eu une incidence quelconque sur le climat électoral, sur la sécurité des déplacements ou sur l’humeur des personnes que vous avez rencontrées ?

À vrai dire, mes collègues de l’équipe basée à Moscou et moi-même n’avons rien remarqué, pas même indirectement. Lorsque nous avons consulté la presse italienne et européenne, nous avons interrogé les responsables des bureaux de vote visités (il y en a eu 34 dans tout Moscou, une ville au territoire immense !) ; eux aussi, comme nous, n’avaient appris la nouvelle des drones que par les médias. En réalité, cette attaque ukrainienne virulente, qui visait à perturber le processus électoral, a manqué son but. Dans la région de Moscou — qui constitue une sorte de république à l’instar des autres entités de la Fédération —, le scrutin s’est déroulé dans un climat de sérénité, dirais-je, et dans le strict respect des normes et règlements, comme j’ai pu le constater. Le mot que j’ai le plus entendu est « glasnost » (transparence), terme devenu célèbre, on s’en souvient, sous Gorbatchev.

Permettez-moi une question un peu provocatrice : durant ces jours passés sur le terrain, avez-vous observé l’un de ces phénomènes que la presse italienne présente comme des évidences — gens conduits de force aux urnes, disparitions de dissidents, fraudes flagrantes, voire même une invasion extraterrestre, vu le niveau atteint par certains récits ? Qu’avez-vous réellement vu de vos propres yeux, bureau de vote après bureau de vote ?

Ce sont des balivernes monumentales, pour parler en toute franchise. Dans les bureaux de vote — du moins ceux auxquels j’ai eu accès —, chacun prenait son rôle très à cœur, conscient de l’importance de bien faire son travail et de donner une bonne image à l’extérieur ; conscient aussi de la malveillance de ceux qui observent depuis l’étranger, mus par des préjugés ou animés par une russophobie féroce et incurable. Présidents de bureau de vote (en grande majorité des femmes), observateurs (à savoir des étudiants en sciences politiques et en droit, bénévoles, ayant suivi une formation de deux semaines), experts internationaux, mais aussi délégués des listes et, enfin, quelques candidats. À l’exception de ces derniers, toutes les personnes mentionnées étaient majoritairement des femmes. J’ai systématiquement demandé aux présidents et à certains observateurs bénévoles si des irrégularités avaient été constatées. Ils ne m’ont signalé qu’un seul cas : un électeur s’étant présenté avec deux passeports et voulant voter deux fois, ce qui lui a été refusé. J’ai pu observer un système parfaitement organisé, avec des milliers de regards surveillant le déroulement du scrutin depuis les deux Chambres civiques (celle de la région de Moscou et la fédérale), grâce aux nombreux bénévoles déjà évoqués, et dans des salles équipées d’écrans permettant de suivre le vote à travers tout cet immense pays. Des contrôles stricts aux entrées, effectués par des policiers, ainsi qu’une surveillance discrète assurée par des militaires à l’extérieur des bureaux de vote. L’atmosphère était détendue et sereine. Avec mon équipe, j’ai pu m’entretenir avec tout le monde, prendre des photos et réaliser des vidéos.


Les bureaux de vote avaient été sélectionnés par l’IAPEE, l’organisation qui m’avait invité ; toutefois, nous arrivions souvent sur place sans que les présidents en aient été avertis. Si cela représentait parfois une difficulté, c’était aussi un gage supplémentaire de liberté et de transparence.

Venons-en aux chiffres. Selon vous, Professeur, comment expliquer un écart aussi important entre Russie unie et les autres partis en lice — le Parti communiste, les libéraux-démocrates de Jirinovski/Sloutski et Russie juste ? Est-ce uniquement le fruit d’une adhésion réelle, ou l’absence d’alternatives perçues comme crédibles joue-t-elle également un rôle ?

Cela s’explique par le large soutien dont jouit Vladimir Poutine, dont le parti de référence (et non son parti à proprement parler, Poutine se présentant comme un homme libre et indépendant) est précisément Russie unie. Un soutien que la guerre — en dépit des difficultés et des dommages subis, à commencer par les pertes humaines — n’a finalement pas entamé.

Avez-vous pu discuter avec des observateurs ou des représentants de ces autres partis ? Quelle perception vous ont-ils transmise de leur propre espace politique ?

J’ai échangé avec quelques candidats du Parti communiste (le principal, celui de Ziouganov, qui a toutefois recueilli moins de voix que prévu) ainsi qu’avec des représentants de « Nouvelles Gens » et du Parti libéral-démocrate. Tous espéraient une progression de leur force politique et tous, bien que critiques à l’égard de nombreux aspects de la gestion de la guerre, exprimaient un point de vue résolument patriotique.

Une autre provocation : si la contestation en Russie était réellement aussi vaste et étouffée qu’on le raconte en Occident, on s’attendrait à une abstention massive en guise de protestation silencieuse ; or, les chiffres indiquent le contraire, avec des taux de participation plus élevés qu’en Italie, où la contestation — du moins officiellement — n’existe pas. Comment l’expliquez-vous ?

Je crois y avoir déjà répondu. La forte participation sur l’ensemble du territoire fédéral, et tout particulièrement dans les républiques du Donbass autrefois séparatistes, constitue à mon sens une preuve manifeste de soutien.

Vous avez travaillé pendant des années comme historien, habitué à lire les sources avec un recul critique. Comment concilier ce métier avec le rôle d’observateur « sur le terrain » ? Est-il difficile de garder une approche analytique lorsque l’on est au cœur de l’événement plutôt qu’en train de l’étudier à distance ?

C’est, permettez-moi de le dire, un préjugé. Le « père de l’histoire », Hérodote, commence ses *Histoires* en écrivant : « Voici ce que j’ai vu et entendu. » En somme, l’historien naît en tant que témoin direct. Et si, au-delà du témoignage fondé sur ce qu’il a vu et entendu, il est capable d’analyser les faits grâce à sa connaissance des documents et de la littérature critique, tant mieux. Je continue d’exercer mon métier d’historien ; or, si l’on fait de l’histoire du temps présent, il est évident que l’on doit se confronter directement aux réalités, pour ensuite les soumettre à l’examen critique, à la lumière de ce que l’on sait déjà sur le plan historiographique et documentaire.



Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent que votre présence — quelle que soit la manière dont on la relate — confère une forme de légitimité politique au scrutin, indépendamment de ce que vous avez vu ou non ?

J’ai déjà répondu à ce sujet concernant le Kremlin, dans une autre question. Que ceux qui doutent aillent sur le terrain !



Si vous deviez à nouveau agir en tant qu’observateur ailleurs — je pense à des contextes encore plus exposés, comme le Venezuela ou l’Iran — le referiez-vous après cette expérience ?

Absolument. D’ailleurs, j’avais déjà été invité au Venezuela, mais je n’avais pas pu m’y rendre car j’avais d’autres engagements importants à ce moment-là. J’ai fait part de ma disponibilité pour d’autres missions à l’ambassadeur Vito Grittani, de l’IAPEE.



Dernière question : que diriez-vous à un collègue italien qui vous reproche d’avoir « légitimé » le Kremlin simplement en allant constater les choses par vous-même ?

C’est que la question est mal posée, car elle part du postulat que le Kremlin incarne le mal. Ce mot, ce lieu, sont associés à des heures glorieuses comme à des heures sombres de l’histoire. Et aujourd’hui, si l’Occident veut survivre, il doit accepter, au plus vite, de se confronter à cette histoire, ainsi qu’au présent et à l’avenir de la Russie. À ceux qui m’opposeraient ce genre d’objections, je répondrais d’aller visiter la Russie et d’en tirer matière à réflexion.

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Interview traduite pour les lecteurs de Divergence Politique.  Elle a été réalisée par notre confrère Luca Busca, journaliste, producteur de concerts, directeur de production télé, sommelier, photographe, enseignant, commerçant et entrepreneur. Non pas par talent selon sa propre mini biographie : je n’ai tout simplement jamais appris à dire non à une proposition intéressante. J’ai creusé des trous pour l’émission *La Talpa* avant de me convertir au photovoltaïque, passant de l’ombre à la lumière sans même m’en rendre compte. J’ai écrit un essai de philosophie politique et travaillé dans la téléréalité, sans jamais comprendre lequel de ces deux mondes était le plus hermétique. Je n’ai pas encore trouvé ma vocation : je continue à la chercher, et je m’amuse beaucoup en le faisant.

par Paolo Hamidouche

Rédacteur en chef sur Divergence Politique et auteur de Tribunes régulièrement avec des articles et sujets divers touchant à la Géopolitique internationale sur Stratpol. Vous pouvez me suivre sur X [@Paolino_84] et VK [https://vk.com/club234015974]

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