Libre-échange ou nouvelle guerre froide : la stratégie mondiale du Canada !

Paolo Hamidouche [ X | VK ]

Lors du récent Forum économique mondial de Davos, le Premier ministre canadien Mark Carney a captivé l’auditoire par sa clarté remarquable, évoquant l’effritement de l’ordre mondial et les scénarios incertains qui caractérisent la rivalité entre les grandes puissances. Loin d’être optimiste, cette vision de l’ordre international n’en demeure pas moins que l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre a tenté de proposer des solutions et des pistes d’avenir, présentant le Canada comme l’archétype d’une puissance moyenne capable de résister à un contexte mondial incertain.

Ottawa axe sa stratégie sur deux axes principaux : les alliances commerciales et la sécurité. Le libre-échange et la défense sont essentiels pour permettre à des acteurs comme le Canada de jouer un rôle à la table des négociations internationales, car « pour l’instant, les grandes puissances peuvent se permettre d’agir seules. Elles disposent de la taille du marché, des capacités militaires et du pouvoir d’influence nécessaires pour dicter leurs conditions. Ce n’est pas le cas des puissances moyennes. » M. Carney s’est surtout appuyé sur le travail accompli par le Canada au fil des ans.

Tous les accords commerciaux d’Ottawa

Ottawa, par exemple, a conclu l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC) de 2020 avec les États-Unis et le Mexique, qui a remplacé l’ancien ALENA ; l’Accord économique et commercial global (AECG) signé en 2016 avec l’Union européenne ; le Partenariat transpacifique (PTP) avec 11 autres pays, dont l’Australie, le Japon et le Royaume-Uni ; un accord de libre-échange avec la Corée du Sud ; et des partenariats avec d’autres États : le Chili, Israël, la Colombie, le Costa Rica, le Panama, la Jordanie, le Honduras, l’Ukraine, la Norvège, la Suisse et le Pérou. Il s’agit d’une vision économique que le prédécesseur de Carney, Justin Trudeau, n’a jamais institutionnalisée comme plateforme stratégique.

Désormais, Carney entend devenir un fervent défenseur du libre-échange et de l’ouverture, en opposition frontale avec la tendance au repli sur soi du président américain Donald Trump. À Davos, il a présenté sa vision : « Nous encourageons les efforts visant à construire un pont entre le Partenariat transpacifique et l’Union européenne, ce qui créerait un nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes », et « pour les minéraux essentiels, nous formons des groupements d’acheteurs ancrés dans le G7, afin que le monde puisse diversifier ses ressources et s’éloigner d’un approvisionnement concentré. »

Le marché ouvert du Canada

Les produits canadiens bénéficient déjà d’un accès privilégié à environ 1,8 milliard de consommateurs, un chiffre qui atteindra 2,1 milliards lorsque l’accord signé avec l’Indonésie en septembre dernier entrera en vigueur. Ce nombre pourrait grimper à environ 2,7 milliards si Ottawa conclut les accords commerciaux actuellement en discussion avec l’ASEAN, le Mercosur et l’Équateur. Si, à plus long terme, le triangle Canada-UE-Mercosur se concrétise et que l’axe UE-PTP se consolide, Ottawa pourrait devenir le pivot d’une alliance commerciale tricontinentale centrée sur le Canada et l’Europe. Cette alliance garantirait un accès privilégié à environ 35 % du PIB et 40 % du commerce mondial, sans interférence des États-Unis et de la Chine.

Il s’agit de projets concrets actuellement en discussion, et ils sont considérés comme les prémices d’un nouvel ordre mondial. « Les grandes puissances ont commencé à utiliser l’intégration économique comme une arme, les droits de douane comme moyen de pression, l’infrastructure financière comme un outil de coercition et les chaînes d’approvisionnement comme des vulnérabilités à exploiter », a déclaré Carney à Davos. La solution réside dans l’union des forces, afin d’établir une relation d’égalité. En rompant avec le schéma de la « Guerre froide 2.0 », comme l’a démontré le premier ministre Xi Jinping lors de sa visite en Chine, le Canada peut se positionner comme un pays pont.

La défense comme garantie pour l’économie

L’intégration vise également à faire du Canada un pôle d’attraction pour de nouvelles alliances de défense et de sécurité, contribuant ainsi à réduire sa dépendance historique envers les États-Unis. Le Globe and Mail souligne que le Canada est déjà au cœur de divers accords militaro-industriels : « La société suédoise Saab AB propose un partenariat pour la construction d’avions de chasse au Canada et d’avions de surveillance dérivés d’un appareil Bombardier », et « La Corée du Sud propose une coopération pour la construction de nouveaux sous-marins pour la Marine royale canadienne, tandis qu’un consortium germano-norvégien travaille sur le même projet.»

Ceci illustre ce que Policy Options décrit comme « la dépriorisation de la géopolitique au profit de la géoéconomie », définissant la politique de défense et de réarmement non seulement comme un moteur de sécurité, mais aussi comme une condition préalable à une plus grande intégration économique.

La vision de Carney vise essentiellement à poursuivre la mondialisation par d’autres moyens, dans un cadre défini par un périmètre de sécurité renforcé : selon lui, la seule voie possible pour les puissances moyennes est celle d’une ouverture rationnelle, consciente des dangers du monde. Un exercice de réalisme qui devra être mis à l’épreuve, mais qui s’inscrit dans la lignée de la stratégie qu’Ottawa a discrètement adoptée en s’intégrant au reste du monde, tandis que ce dernier préconisait un repli sur soi croissant.

Les tensions entre les États-Unis et le Canada s’intensifient après Davos : Trump menace d’imposer des droits de douane de 100 % et défie Carney.

Le discours du Premier ministre canadien Mark Carney au Forum économique mondial de Davos, devenu viral, a suscité une vive réaction d’irritation de la part du président américain Donald Trump, exacerbant davantage les relations bilatérales déjà tendues entre le Canada et les États-Unis. Ce discours, prononcé récemment à Davos, a rapidement fait le tour du monde, notamment grâce à son ton incisif. Le Premier ministre canadien a appelé les pays de taille moyenne à s’unir pour résister à la coercition économique exercée par les grandes puissances, un message interprété par beaucoup comme une critique implicite de l’administration Trump.

L’affrontement post-Davos

Carney a évoqué une « rupture de l’ordre mondial » et la nécessité pour des pays comme le Canada de défendre leurs valeurs communes et leur autonomie économique face aux pressions extérieures. La réaction de Trump a été immédiate. « Nous savions que le récit de l’ordre international fondé sur des règles était en partie faux… Nous savions que le droit international était appliqué avec une rigueur variable selon l’identité de l’accusé et de la victime », a déclaré Carney devant l’élite mondiale réunie dans la luxueuse station suisse de Davos.

L’intégralité du discours de Marc Carney, premier ministre du Canada lors du Forum Économique Mondial de Davos 2026 !

Le lendemain, lors de son discours à Davos, le président américain a répliqué sèchement : « Le Canada existe grâce aux États-Unis.» Il a souligné que le Canada bénéficiait de « nombreux avantages gratuits » grâce aux États-Unis et qu’il devrait faire preuve de plus de gratitude, réitérant ainsi ses griefs récurrents concernant les prétendus avantages unilatéraux accordés par Ottawa dans le commerce bilatéral.

Carney a aussitôt contre-attaqué lors d’une réunion du cabinet à Québec, modifiant son discours à la dernière minute : « Le Canada n’existe pas grâce aux États-Unis. Le Canada prospère parce qu’il est canadien », insistant sur l’indépendance du pays vis-à-vis de Washington. Par la suite, Trump a retiré l’invitation faite au Canada de participer à son initiative « Conseil de la paix » pour Gaza, sans fournir de raisons explicites, mais en représailles évidentes aux propos du premier ministre canadien.

Trump menace d’imposer des droits de douane de 100 %

Ces dernières heures, un message est apparu sur Truth Social dans lequel Trump s’en prenait directement à Carney et au Canada pour leurs relations avec la Chine : « Si le gouverneur Carney pense pouvoir transformer le Canada en dépotoir pour les marchandises chinoises destinées aux États-Unis, il se trompe lourdement. La Chine va dévorer le Canada, anéantir ses entreprises, son tissu social et son mode de vie. Si le Canada conclut un accord avec la Chine, tous ses produits importés aux États-Unis seront immédiatement frappés d’un droit de douane de 100 %. Merci de votre attention ! Président DJT. »

La menace de droits de douane de 100 % sur tous les produits canadiens en cas d’accord global avec Pékin accentue les inquiétudes concernant la révision obligatoire de l’ACEUM (Accord Canada–États-Unis–Mexique), un pacte d’une valeur de plus de 1 300 milliards de dollars canadiens en échanges bilatéraux de marchandises que Trump a qualifié de « meilleur accord de l’histoire ».

Washington conteste la récente proposition du Canada d’un partenariat stratégique discuté ces derniers jours entre le Canada et la Chine. Ottawa a annoncé des mesures visant à réduire certains droits de douane (notamment sur les véhicules électriques chinois) et à renforcer les liens commerciaux avec Pékin, en partie en réponse aux menaces de Trump d’imposer des droits de douane sur des secteurs canadiens clés comme le bois, l’acier et l’automobile. La Maison-Blanche interprète cette initiative comme une tentative de contourner les pressions américaines, et des proches de Trump, comme le secrétaire au Commerce Howard Lutnick, qualifient Carney d’« arrogant » et critiquent vivement l’idée d’accords avec la Chine.

Le monde des affaires s’oppose à Carney

Selon Politico, des chefs d’entreprise canadiens, comme Goldy Hyder (président du Conseil canadien des affaires), ont exprimé leurs inquiétudes, déclarant que le discours de Carney à Davos était « préjudiciable » et qu’Ottawa devait clairement réaffirmer son engagement envers l’ACEUM. Des experts, comme Louise Blais, ancienne ambassadrice adjointe du Canada auprès des Nations Unies, ont comparé la situation à l’hostilité qui a opposé Trump à l’ancien premier ministre Justin Trudeau lors du G7 de 2018.

L’échange entre Carney et Trump met en lumière un profond clivage : d’un côté, le Canada, qui cherche à affirmer son autonomie dans un contexte de crise de l’ordre international ; de l’autre, les États-Unis, qui, sous la présidence de Trump, perçoivent les accords du Canada avec la Chine comme une menace directe pour leurs intérêts nationaux, ceux-là mêmes qui sont consacrés par la doctrine Donroe.

Carney contre Trump : La brutalité de la politique et la brutalité ésotérique !

L’article de Philip Pilkington, auquel nous avons consacré une précédente note, mérite une étude plus approfondie, qui est intimement liée au discours du Premier ministre canadien Mark Carney à Davos, largement acclamé dans le monde entier et auquel nous avons accordé l’espace qu’il méritait, puisqu’il y reconnaissait que l’ordre fondé sur des règles était fictif et avait pris fin.

En réalité, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et actuel Premier ministre du Canada s’exprimait au nom de son pays : au-delà de ces propos solennels, il s’agissait d’une invitation lancée aux puissances moyennes à nouer des alliances avec Londres et, de fait, à se placer sous sa tutelle.

Cela peut paraître irréaliste, mais ça ne l’est pas. Il suffit de voir comment Londres a géré avec efficacité la « coalition des volontaires » européenne pendant la guerre d’Ukraine, un modèle qu’elle tente de relancer à grande échelle, en s’appuyant sur le noyau dur de l’anglosphère. Les dirigeants britanniques pensent que ce noyau dur leur permettra d’aborder la scène internationale comme une sorte de grande puissance.

D’où la volonté, d’abord de la colonie canadienne puis de la Grande-Bretagne, d’adopter une nouvelle approche vis-à-vis de la Chine : non plus hostile, mais constructive. Londres espère ainsi dissocier la Chine de la Russie, dont elle demeure un ennemi implacable, dans l’optique de trouver un terrain d’entente avec la nouvelle administration américaine, qui poursuit cet objectif caché.

Au-delà des hypothèses géopolitiques en jeu, et pour revenir à l’article de Pilkington, un aspect de cet écrit, plus intéressant que d’autres, est celui qui voit l’Europe renouer avec la gloire du bunker hitlérien et les illusions de résilience cultivées alors et encore aujourd’hui, celles de la préservation du « jardin », excluant le reste du monde des rangs de la civilisation et le condamnant à la loi de la jungle.

L’affirmation de Trump concernant le Groenland, qui, en appliquant la loi de la jungle au sein même du jardin, a brisé le charme, n’est pas qu’un simple affrontement géopolitique, ni même la seule nécessité de contraindre l’Europe à la raison dans le conflit ukrainien.

Carney l’avait bien compris, définissant l’agression de Trump comme la pièce manquante, après les crises financières et la pandémie, à l’édifice étincelant de ce qu’on appelle le monde fondé sur des règles. La crise du Groenland est le moment révélateur de l’effondrement irréversible de ce système.

Un effondrement qui, pour beaucoup, n’est en réalité que la révélation d’une brutalité passée, la fin des faux-semblants, l’Empire étant exposé comme le monstre qu’il a toujours été.

Certes, mais c’est aussi autre chose, et sur ce point, il faut revoir nos critères, en évoquant quelque chose lié à la transpolitique chère à Augusto del Noce, ou quelque chose de plus profond. En réalité, et c’est là que Pilkington intervient, le monde fondé sur des règles était un système symbolique structuré par des normes, mais surtout fondé sur des valeurs – un thème absent de ses écrits mais présent dans le discours de Carney.

Et plus que les règles, ce sont les valeurs qui comptaient, à opposer à la tyrannie communiste et à la sous-humanité du soi-disant Tiers-Monde. Les valeurs étaient le facteur déterminant, les règles ne servant qu’à normaliser la brutalité.

Un ensemble de normes et de valeurs a donné naissance à un système ésotérique, contenu durant la Guerre froide (à tel point qu’on ne parlait pas d’un monde fondé sur des règles, mais seulement de liberté contre tyrannie), et qui a atteint son paroxysme après la chute du Mur, lorsque les cercles ésotériques se sont érigés en dominateurs du monde.

Les crises financières, la mondialisation et la pandémie, contrairement à ce que pense Carney, n’ont pas constitué une brèche dans ce système. Cependant, au même titre que le changement climatique et l’idéologie LGBTQIA+ (qui diffère des droits des personnes réduites à cet acronyme schématique), la culture de l’annulation est née au sein de cet ésotérisme et lui appartient.

Créée par des élites mondiales – culturelles, financières et technologiques – qui, instrumentalisant la politique, pensaient créer un monde nouveau, manifestement adapté à leurs besoins ; un monde régi par des valeurs imposées comme une religion universelle, dont les dogmes étaient indiscutables.

L’imposition de ce Credo Universel fut brutale, plus brutale encore que les précédentes démonstrations de force de Trump, incluant des sacrifices humains rituels, comme le suggère Pilkington, par exemple à propos du bain de sang infligé aux Ukrainiens lors de la guerre par procuration contre la Russie (un rituel de plus en plus fréquent : du génocide rwandais à Gaza, le sang a coulé pour engendrer le monde nouveau).

Et, dans sa folie, ce monde ésotérique et régi par des règles englobait également l’option apocalyptique, l’option gnostique, celle d’une catastrophe mondiale (différente de l’option chrétienne, qui est la révélation-victoire de Jésus-Christ).

Trump a brisé ce système. Il a replacé la politique au cœur du pouvoir impérial, a renié les valeurs au profit des intérêts, et souhaite repousser l’option apocalyptique au-delà de l’horizon des événements en mettant fin à la guerre en Ukraine (non par bonté, mais parce qu’il ne voit aucun intérêt à attiser la destruction du monde).

Pour en revenir à Carney, dans son discours, il a remis au goût du jour les valeurs, leurs valeurs, évidemment (qui, dans le monde de la finance, où l’ancien banquier est comme un poisson dans l’eau, sont cruciales) ; et, pour ce faire, il a cité en exemple « Le Pouvoir des sans-pouvoir » de Václav Havel. Il est frappant qu’il l’ait associé à une année, ce qui est absurde lorsqu’on cite un livre : 1978.

Une année cruciale : celle des trois papes, après Montini et Luciani, Wojtyla, le pape slave censé renverser le communisme, et l’assassinat d’Aldo Moro, qui ferma la porte à toute possibilité de réforme du communisme international de l’intérieur (prélude à l’échec ultérieur de Gorbatchev), au profit d’un conflit Est-Ouest irréconciliable.

La victoire de l’Occident, avec l’avènement de la dynamique unipolaire, fut aussi celle des cercles ésotériques internationaux qui, en 1978, avaient contesté le pouvoir en place, notamment la politique et les maîtres de l’économie réelle.

Une domination mondiale qui semblait irrévocable, comme entérinée par « La Fin de l’Histoire », titre ésotérique du livre de Francis Fukuyama publié en 1992, année qui, avec l’ascension de Bill Clinton, marqua le triomphe de la finance et des cercles ésotériques associés.

Puis, après diverses failles systémiques plus ou moins remédiables, Trump est arrivé et tout a basculé (avec, bien sûr, les répercussions du passé). La brutalité impériale demeure la même, mais ce qui a changé – outre le retour de la politique et, dans une certaine mesure, de l’ancienne économie – ce sont ses fondements et son application. La force est désormais au service de l’intérêt personnel, et non plus d’une folie ésotérique ; nul besoin de la dissimuler sous des formules magiques : nous ne recourons toutefois à la propagande grossière qu’en cas de nécessité.

Le défi lancé par Carney à l’encontre de Trump se situe à ce niveau, et non à une simple opposition géopolitique.

par Divergence Politique

L’actualité en France est dominée par les grands médias mainstream. En soutenant Divergence Politique, vous contribuez à faire vivre un projet 100 % indépendant, garantissant une totale liberté dans sa ligne éditoriale, son ton et la liberté de pensée de ses animateurs ! Divergence Politique, lancé le 1er septembre 2024, dévoilera sa “v.2” sur une nouvelle plateforme le 1er janvier 2025 !

Laisser un commentaire

En savoir plus sur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture