Paolo Hamidouche [ X | VK | Odysee ]
Les forces de sécurité mexicaines ont annoncé l’élimination de l’un des narcotrafiquants les plus redoutés au monde, un « prince des ténèbres » du trafic de drogue longtemps insaisissable : Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, n’a jamais été un chef médiatique. Pas de culte de la personnalité, pas de démonstrations ostentatoires. Sa marque de fabrique était la discrétion, une qualité aussi précieuse qu’un arsenal dans le trafic de drogue : ceux qui arrivent trop tôt sont éliminés trop vite. Il est originaire du Mexique rural, où la distance entre l’État et le territoire se mesure non pas en kilomètres, mais en absences. Un voyage aux États-Unis, des démêlés avec la justice, le retour. Et puis le choix décisif : transformer le crime organisé, d’une simple poignée de gangs en une véritable organisation, du trafic en contrôle, d’une violence ponctuelle en une discipline permanente.
Cette vidéo ne provient pas de l’armée mexicaine ; elle montre les tueurs à gages d’El Mencho, le Groupe d’élite des forces spéciales du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG).
Lorsque certaines structures existantes s’affaiblissent, il ne se contente pas d’occuper le vide. Il change radicalement de stratégie. C’est ainsi qu’est né le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération : non pas comme un simple héritier d’un groupe, mais comme un modèle inédit. En quelques années, il est devenu une puissance criminelle qui prospère non seulement grâce à la drogue, mais aussi grâce au territoire, à la finance et à la terreur.
Le cartel comme entreprise : l’argent devient pouvoir
Le CJNG ne fonctionne pas comme un gang qui vend de la marchandise et disparaît. Il fonctionne comme une entreprise clandestine qui investit, se protège et s’étend. La drogue reste le produit principal, mais une économie parallèle se développe autour, comprenant l’extorsion, les « taxes » imposées aux travailleurs, le contrôle du trafic, la contrebande et le blanchiment d’argent. L’essentiel n’est pas seulement le montant de l’argent qui entre, mais la manière dont cet argent est transformé en pouvoir stable : activités de façade, immobilier, logistique, protection et réseaux de complicité.
Ici, le crime cesse d’être un simple fait divers et devient un enjeu d’économie politique. Car lorsqu’une organisation parvient à créer des emplois, à imposer des règles et à infliger des sanctions, elle fait ce que l’État ne fait pas. Et dans certaines régions du Mexique, la concurrence ne se joue pas entre entreprises : elle se joue entre souverainetés.
Scénarios économiques
Premier scénario : continuité. Si la hiérarchie reste en place, la production et les circuits de distribution demeurent opérationnels, et l’économie criminelle continue de fonctionner avec son efficacité brutale.
Deuxième scénario : fragmentation. Si le leadership se divise, les factions recherchent des liquidités rapides : extorsion accrue, enlèvements plus fréquents, prédation accrue sur le territoire. C’est le scénario qui affecte le plus la vie quotidienne.
Troisième scénario : guerre de conquête. Les rivaux tentent de prendre le contrôle des axes et des places publiques. Et lorsqu’ils se disputent ces axes, ils se disputent l’argent : blocus, incendies, intimidations massives, paralysie économique à visée politique.
Le tournant paramilitaire : quand le cartel n’a plus peur de la confrontation
La caractéristique distinctive du CJNG est sa militarisation. Il ne s’agit pas seulement d’hommes armés : il faut une structure. Un commandement territorial, des unités opérationnelles, la capacité de se déplacer et de frapper selon la logique d’une campagne militaire. La violence n’est pas qu’un langage : c’est une stratégie. Elle sert à intimider les rivaux, mais surtout à éduquer les institutions : à leur faire comprendre que toute intervention a un prix.
Lorsqu’un cartel atteint ce niveau, la donne change. Il ne s’agit plus d’un affrontement entre la police et les criminels, mais d’un conflit larvé où l’État risque de n’être qu’un acteur parmi d’autres, et non le seul légitimement habilité à faire respecter la loi.
Analyse stratégique militaire
Sur le plan opérationnel, le cartel vise trois objectifs : protéger ses dirigeants, défendre ses voies d’approvisionnement et terroriser la population de manière ciblée pour obtenir son obéissance. Si le premier objectif est atteint, les deux autres sont fragilisés. C’est pourquoi la destitution d’un chef n’apporte pas automatiquement la stabilité : elle marque souvent le début de la phase la plus dangereuse, où chacun cherche à s’imposer comme le nouveau centre du pouvoir.
Le fentanyl : la drogue qui bouleverse la politique
Il y a ensuite le facteur qui a décuplé le pouvoir des cartels modernes : les opioïdes de synthèse, et notamment le fentanyl. Ce dernier modifie l’économie du trafic : volumes moindres, profits accrus, transport facilité, distribution plus rapide. C’est un facteur amplificateur de pouvoir et de crise. Car aux États-Unis, le problème n’est pas seulement d’ordre criminel ou sanitaire : il est aussi politique, électoral et lié à la sécurité intérieure.
Cela accroît la pression sur Mexico. Et cela crée un paradoxe : plus Washington exige des résultats rapides, plus il risque de privilégier des solutions spectaculaires, mais peu structurelles ; plus le Mexique fait preuve de force, plus les cartels répondent par des démonstrations de force. C’est une spirale infernale où la stabilité est la première victime.
Souveraineté contestée : le cartel comme puissance parallèle
Au fond, le problème ne réside pas dans le nom du chef. Il réside dans la capacité du cartel à exercer une souveraineté de facto. Dans plusieurs régions, le CJNG a imposé des règles, arbitré des conflits et contrôlé les économies locales. C’est une puissance parallèle qui prospère là où l’État est faible, corrompu ou simplement distant. Et lorsque cela se produit, le cartel devient un acteur géopolitique national : il influence les migrations, les investissements, la sécurité des infrastructures et le fonctionnement des marchés locaux.
Analyse géopolitique et géoéconomique
Le jeu se joue à trois niveaux. Niveau interne : l’État doit démontrer qu’il existe au-delà des capitales et des communiqués. Bilatéralement : les États-Unis intensifient la pression et la coopération, mais aussi la suspicion et les exigences, car la frontière est un sujet sensible. Mondialement : l’argent du trafic de drogue s’infiltre dans les circuits financiers et les entreprises légales, rendant de plus en plus difficile la distinction entre économie réelle et économie criminelle.
Après El Mencho : Non pas la fin, mais le moment le plus instable
Si un chef comme El Mencho venait à disparaître, la question ne serait pas de savoir si le cartel s’effondrerait, mais plutôt quelle forme il prendrait. Si la succession est rapide et reconnue, l’organisation perdurerait, peut-être en modifiant son style ou en durcissant ses méthodes. En revanche, si la direction se divise, la violence s’intensifierait et le territoire serait réduit. C’est la règle de ces conflits : la chute d’un commandant marque rarement la fin de la bataille. Elle change de phase, souvent la plus sanglante.
Succession : Noms, rapports de force et fenêtre stratégique des rivaux
La succession d’El Mencho n’est pas un enjeu symbolique, mais opérationnel. Le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération a toujours fonctionné selon une structure hiérarchique, ce qui signifie que des figures sont déjà en position de prendre le commandement, même sans proclamation officielle. Le premier nom qui vient à l’esprit est celui de Rubén Oseguera González, alias El Menchito, fils du fondateur. Son autorité découle de la continuité familiale, un élément qui confère une forte valeur de légitimation aux cartels mexicains. Cependant, sa détention aux États-Unis constitue une limite concrète : il peut servir de point de repère symbolique et de force unificatrice pour les factions fidèles à la famille, mais il est peu probable qu’il exerce un commandement direct sur le terrain.
Pour cette raison, l’attention se porte désormais sur les agents déjà bien intégrés à l’appareil militaro-financier du cartel. Parmi eux, Audias Flores Silva, alias El Jardinero, est l’un des plus plausibles. Responsable de la sécurité personnelle d’El Mencho et figure clé de la protection des dirigeants, son rôle le place au cœur du système de confiance interne, un élément crucial à l’heure où l’objectif principal est d’éviter les défections et les trahisons.
Un autre nom important est celui d’Erick Valencia Salazar, alias El 85, l’un des fondateurs historiques du CJNG, une figure expérimentée et légitime. Son ascension potentielle représenterait une solution pour assurer la continuité, non pas par filiation, mais grâce à la mémoire collective et à la connaissance des réseaux logistiques et financiers.
Parallèlement à ces figures, on trouve des commandants régionaux moins visibles, mais d’une importance stratégique capitale, responsables de territoires clés comme le Jalisco, le Colima et le Guanajuato. Dans un cartel structuré comme le CJNG, le véritable pouvoir repose sur la capacité à contrôler ces zones, qui constituent des plaques tournantes logistiques essentielles pour le trafic vers le Pacifique et la frontière nord.
Avantage des rivaux : Sinaloa ouvre la voie
Le principal bénéficiaire potentiel d’une succession instable est le cartel de Sinaloa, historiquement le plus puissant rival du CJNG. Dirigé par des figures comme Ismael Zambada García, alias El Mayo, et les fils de Joaquín Guzmán, les Chapitos, Sinaloa dispose d’une structure solide et d’un réseau international consolidé. Pour Sinaloa, la mort d‘El Mencho représente une opportunité de reconquérir les territoires perdus ces dernières années, notamment dans les États de l’Ouest et le long des routes du Pacifique.
Cet avantage est double. D’une part, territorial : infiltrer les zones où la chaîne de commandement du CJNG est affaiblie. D’autre part, économique : s’emparer des corridors logistiques signifie s’emparer des flux financiers, réduisant ainsi la capacité du rival à financer ses opérations et à maintenir son réseau.
Émergence de cartels : la stratégie de l’attentisme
Au-delà du Sinaloa, des organisations plus petites mais plus agressives, comme le cartel de Santa Rosa de Lima, pourraient profiter de la période de transition pour étendre leur influence régionale. Ces groupes n’ont pas les moyens de remplacer le CJNG à l’échelle nationale, mais ils pourraient consolider leur contrôle sur des territoires locaux, tirant parti de la distraction temporaire du cartel dominant.
Le véritable risque : non pas l’effondrement, mais la redistribution du pouvoir.
Le CJNG n’est pas une structure fragile. C’est un réseau doté d’une autonomie de commandement et de financement. Par conséquent, le risque le plus réaliste n’est pas l’effondrement, mais la redistribution du pouvoir interne et l’ouverture d’une phase de compétition, tant interne qu’externe. Dans cette phase, chaque acteur cherche à transformer l’incertitude en avantage : les commandants internes pour consolider leur position, les cartels rivaux pour étendre leur influence.
C’est dans cet espace de transition que se joue l’avenir du trafic de drogue au Mexique. Non par des déclarations, mais par le contrôle concret des routes, des personnes et de l’argent.
Complicité, infiltration et coexistence : la pénétration des institutions mexicaines par le CJNG.
Le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération a bâti son expansion non seulement par la force militaire, mais aussi par une infiltration systématique des institutions locales et régionales. Le cas le plus emblématique remonte à 2015, lorsque l’ancien gouverneur de l’État de Jalisco, Aristóteles Sandoval Díaz, a entrepris une réorganisation de la police municipale suite à plusieurs enquêtes fédérales révélant l’infiltration directe des forces de sécurité locales par le CJNG. Sandoval lui-même a été assassiné le 18 décembre 2020 à Puerto Vallarta, lors d’une opération que les autorités mexicaines ont immédiatement attribuée à des réseaux criminels liés au cartel. L’assassinat de cet ancien gouverneur a envoyé un signal clair : le cartel ne se limitait pas à la corruption, mais était également prêt à éliminer les figures institutionnelles perçues comme des obstacles.
Dès 2012, les autorités fédérales avaient arrêté de nombreux policiers municipaux à Veracruz, accusés de collaboration avec des cellules du CJNG pour avoir fourni des informations sur les mouvements des forces fédérales. Le but était clair : anticiper les opérations militaires afin de permettre aux chefs du cartel de déplacer ou de dissimuler des laboratoires et des entrepôts.
Un cas encore plus significatif a émergé en 2017, lorsque le maire de la municipalité de Yahualica, dans l’État de Jalisco, et plusieurs responsables locaux ont fait l’objet d’une enquête pour avoir indirectement facilité l’expansion du cartel par le biais de contrats, de concessions et d’une certaine tolérance opérationnelle. Il ne s’agissait pas toujours de corruption directe, mais plutôt de coexistence structurelle : le cartel garantissait un certain ordre et, en échange, obtenait une certaine liberté de mouvement.
Les forces de sécurité : Infiltration documentée et opérations compromises
Le CJNG a démontré une capacité systématique à infiltrer et à neutraliser les échelons les plus vulnérables de l’appareil sécuritaire. Le 1er mai 2015, lors d’une opération militaire fédérale visant à capturer El Mencho, le cartel a abattu un hélicoptère Cougar EC725 de l’armée de l’air mexicaine près de Villa Purificación, tuant huit soldats et un agent fédéral. L’opération a également échoué car le cartel avait été informé à l’avance des mouvements des forces gouvernementales, ce qui laisse supposer la présence d’informateurs au sein de l’armée.
En 2019, le Secrétariat à la Défense nationale a ouvert des enquêtes internes après avoir découvert que des membres des forces de sécurité avaient fourni des informations opérationnelles à des organisations criminelles, notamment à des groupes liés au CJNG. Ces incidents ne témoignent pas d’une complicité institutionnelle centralisée, mais révèlent une vulnérabilité structurelle : la capacité du cartel à obtenir des informations cruciales grâce à des individus infiltrés au sein de l’État.
Le système financier : blanchiment d’argent et connexions internationales
Le 15 août 2017, le département du Trésor des États-Unis, par l’intermédiaire de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), a identifié un réseau de sociétés utilisées par le CJNG pour blanchir de l’argent. Il s’agissait notamment d’entreprises basées à Guadalajara et à Puerto Vallarta, exerçant officiellement des activités commerciales légitimes, mais servant en réalité à absorber et à réinvestir les profits du trafic de drogue.
Une figure centrale de ce système est Abigael González Valencia, beau-frère d‘El Mencho et chef du réseau financier Los Cuinis, arrêté le 28 février 2015 à Puerto Vallarta. González Valencia dirigeait un réseau complexe de blanchiment d’argent via des sociétés écrans, l’immobilier et des entreprises, facilitant ainsi l’intégration des profits criminels dans le système économique légal.
Connexions internationales : L’Europe et l’Italie, plaques tournantes logistiques et financières
Les enquêtes européennes ont confirmé la présence indirecte du CJNG au sein des réseaux criminels du continent. En 2018, Europol a signalé une coopération croissante entre les cartels mexicains et les organisations criminelles européennes, notamment dans la distribution de cocaïne et de méthamphétamine.
En Italie, la Direction des enquêtes antimafia (DIA) et la Direction nationale antimafia (DNA) ont documenté la coopération entre les cartels latino-américains et la ‘Ndrangheta, qui contrôle une part importante du trafic de drogue vers l’Europe via le port de Gioia Tauro. Les organisations mexicaines, dont le CJNG, utilisent des intermédiaires pour acheminer la marchandise vers l’Europe, où les réseaux italiens assurent la distribution et le blanchiment.
Une affaire marquante remonte à 2020, lorsque l’opération européenne Pollino, coordonnée par Europol, a mis en lumière les liens entre les organisations criminelles sud-américaines et les réseaux européens, confirmant le rôle central de la ‘Ndrangheta dans la distribution continentale.
Une puissance qui prospère grâce à la fragilité de l’État.
Le CJNG a démontré que la véritable force d’un cartel réside non seulement dans ses armes, mais aussi dans sa capacité à exploiter les faiblesses institutionnelles. Par l’infiltration, l’intimidation et un réseau financier sophistiqué, l’organisation a bâti un système résilient, capable de survivre même sous la pression militaire.
Il en résulte une forme de pouvoir qui ne remplace pas l’État, mais coexiste avec lui, exploitant ses faiblesses. C’est dans cette coexistence, faite de peur, d’argent et d’opportunités, que l’on comprend la véritable nature du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération : non pas une simple organisation criminelle, mais une structure capable d’opérer à l’échelle mondiale, influençant l’économie, la sécurité et la stabilité bien au-delà des frontières du Mexique.

