Ne votez pas ; faites plutôt de la politique !

par Olivier Rouot

À l’approche des élections municipales (15 mars), l’on voit revenir la même injonction, présentée comme une évidence morale : il faudrait voter, et même voter à tout prix. L’abstention serait suspecte ; elle serait civiquement fautive, et presque spirituellement honteuse.

Mais… faut-il vraiment voter ? Est-ce même utile de le faire ? La question reste posée, et avec plus d’acuité encore à une personne de bonne volonté ou à un Catholique.

 

Cette injonction à voter est pourtant contestable.
Elle l’est d’abord en droit : en France, le vote n’est pas une obligation légale, mais une faculté.
Elle l’est ensuite au regard de la tradition catholique : on chercherait en vain un commandement général et permanent imposant à tout fidèle de participer à chaque consultation électorale.
Enfin, elle l’est politiquement : dans un régime où l’opinion est fabriquée, où les partis absorbent le jugement personnel, où les élus locaux eux-mêmes sont enserrés dans des appareils administratifs massifs, l’acte de vote peut fort bien perdre l’essentiel de sa portée.

Il faut donc commencer par dissiper une confusion.
Le vote n’est pas mauvais en soi.
J’ai eu l’occasion de le rappeler très explicitement dans un entretien accordé à Vexilla Galliae à propos de mon livre Tu ne voteras point(1) : j’y distingue l’acte de voter, qui existe dans bien des institutions légitimes, du suffrage universel moderne, que je critique comme dispositif idéologique et comme mécanisme de légitimation d’un ordre politique déjà verrouillé.
Dans le même entretien, j’avais rappelé aussi que l’Ancien Régime connaissait de très nombreuses pratiques électives locales, ce qui ruine la fable selon laquelle la participation politique serait née en 1789 ou en 1848.
Le problème n’est donc pas le vote comme tel ; le problème est un certain système du vote, présenté abusivement comme la forme suprême de la politique.

Sur le plan juridique, l’affaire est claire. L’article 3 de la Constitution dispose que la souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ; il précise la nature du suffrage, mais n’impose nulle part un devoir individuel de participer à chaque scrutin.
En France, à la différence de certains autres pays, l’abstention n’est pas sanctionnée. Nul n’est légalement tenu de voter.
Transformer un droit en devoir absolu relève d’une rhétorique civique ou militante, non d’une exigence du droit positif.

 

Du côté catholique, la seconde clarification est tout aussi nécessaire. Il existe, bien sûr, une obligation de travailler au bien commun. Il existe aussi une exigence de charité politique. Pie XI parlait même du domaine politique comme du « champ de la plus vaste charité ».
Mais cette obligation porte sur le service de la cité, non sur la seule fréquentation des urnes.
Il est donc faux de faire accroire que voter serait « l’acte majeur et le sommet de la vie politique du Français » et qu’il serait plus fécond d’investir la vie sociale et associative de sa commune.
Autrement dit : la politique est un devoir ; le vote n’en est qu’un moyen possible, et souvent, un moyen médiocre.

 

Cette réserve à l’égard du suffrage universel n’a rien d’excentrique dans l’histoire catholique. Elle fut même très nette au XIXème siècle.
Le pape Pie IX, par exemple, dans son allocution du 5 mai 1874 à des pèlerins français, bénit ceux qui travaillent à la « résurrection de la France » et les exhorte à s’attaquer à cette « plaie horrible » qu’est le suffrage universel ; il ajoute que celui-ci mérite plutôt le nom de « folie universelle », et, lorsqu’il est saisi par les sociétés secrètes, celui de « mensonge universel ». La citation montre sans ambiguïté qu’un pape du XIXème siècle a porté sur le suffrage universel moderne un jugement extrêmement sévère.

 

Cette sentence conduit naturellement à la critique des partis.
La philosophe Simone Weil l’a formulée avec netteté : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. » Elle ajoute qu’il exerce une pression collective sur la pensée de ses membres et que sa fin propre est sa croissance.
Cette analyse demeure d’une actualité frappante. Le parti ne sert pas seulement à organiser la délibération ; il tend à absorber les consciences, à imposer des réflexes d’appareil, à faire taire la vérité quand elle gêne la stratégie.
La discipline de parti, louée comme gage d’efficacité, sert en fait l’effacement d’un jugement objectif et du discernement personnel

 

Noam Chomsky et Edward Herman déplacent cette critique du côté de l’environnement informationnel. Leur thèse est connue : dans des sociétés de richesse concentrée, les médias dominants fonctionnent aussi comme un système de formation des perceptions et de canalisation des croyances ; ils parlent même de « propagande systématique ». Là encore, il ne s’agit pas de prétendre que tout est truqué partout et toujours, mais de rappeler une évidence trop oubliée : voter suppose une liberté de jugement ; or cette liberté est travaillée en amont par des mécanismes puissants de sélection, de cadrage, de formatage et d’orientation.
Le suffrage devient alors moins l’expression d’une souveraineté que l’aboutissement d’une préparation du consentement.

 

On objecte souvent à tout cela le fameux argument du « moindre mal ». Il faudrait voter, non pas pour un candidat qui ne serait pas bon, mais pour un qui serait moins nuisible qu’un autre.
Mais cette question a déjà été réglée par des prêtres savants ou des philosophes érudits (le Père Emmanuel Barbier ou Anna Arendt) : un mal n’est pas transfiguré en bien parce qu’il serait comparativement moindre. Un mal reste un mal. On finit par appeler réalisme ce qui n’est souvent qu’un accommodement.

 

Cette critique vaut tout spécialement pour les municipales, parce que l’on se raconte encore volontiers que le maire serait un petit souverain local, proche du terrain, libre de bien faire s’il en a la volonté.
La réalité institutionnelle est beaucoup plus contraignante.
Les communes sont aujourd’hui prises dans des ensembles d’intercommunalité ; de nombreuses compétences sont exercées à l’échelle des EPCI (Établissement Public de Coopération Intercommunale) ; certains pouvoirs de police peuvent être transférés ; et le maire lui-même agit dans un maillage serré d’obligations budgétaires, réglementaires, administratives, contentieuses et politiques. Sans compter la vigilance de certains célèbres réseaux d’influence
Il en résulte qu’un bon maire peut être entravé à chaque instant par les structures mêmes dans lesquelles il opère. L’élu local n’est pas rien ; mais il n’est plus ce qu’en imaginent les électeurs romantiques.

Ajoutons que le Préfet veille au grain, prompt à « suggérer » au maire de rentrer dans le bon chemin…

 

Il n’est que de rappeler l’histoire en cours de ce maire sans étiquette de Chessy, commune de 7000 habitants dans la Seine et Marne, obligé par le tribunal à célébrer le mariage d’un Algérien sous OQTF depuis 2022, sous peine d’une astreinte de 500 euros par jour.
Pourtant, ce maire sait qu’il s’agit d’une union insincère et frauduleuse, et il rappelle la situation irrégulière du futur marié,

 

Dès lors, dire qu’il ne sert pas à grand-chose de voter n’équivaut pas à prêcher l’indifférence. C’est ici, au contraire, que commence l’essentiel.

Si le vote est relatif, la politique, elle, demeure nécessaire. Obligatoire, même.
Il faut donc investir le champ associatif, scolaire, culturel, caritatif, paroissial, patrimonial ; il faut aider concrètement sa commune ; il faut former, transmettre, servir, protéger, relier, rendre service.
C’est d’ailleurs la conclusion pratique de mon livre : créer ou aider une bibliothèque, former ses proches, développer des solidarités concrètes, apprendre à compenser par l’entraide locale l’emprise excessive de l’État, comprendre comment être moins dépendant de ce dernier.
C’est encore là que la tradition des corps intermédiaires retrouve sa pertinence : la société civile n’est pas un supplément décoratif du politique ; elle est la condition de sa santé, le contre-poids nécessaire.

 

Le suffrage universel moderne, les partis, le terrible manque de formation morale des candidats, la fabrication de l’opinion et l’enchevêtrement administratif contemporain justifient qu’un citoyen, et plus encore un chrétien soucieux du bien commun réel, puisse juger que l’abstention est parfois plus cohérente que la participation rituelle.
Ce qui serait en revanche gravement fautif, ce ne serait pas de s’abstenir ; ce serait de renoncer à faire de la politique.

Car la vraie politique commence moins dans l’isoloir que dans le service concret de la cité.

 

Alors, au lieu de voter de temps en temps, pour des candidats qui feront, -dans le meilleur des cas-, ce qu’ils pourront, et puis ne plus rien faire jusqu’à la prochaine échéance électorale, ne votez pas ; mais faites de la politique chaque jour, en travaillant à tous instants au bien commun de votre cité.

 

Olivier Rouot

(1) « Tu ne voteras point »- 1er prix de littérature chrétienne, Tours 2022 – Éditions les Bons Livres pour Tous ou Amazon

Ne votez pas ; faites plutôt de la politique

À l’approche des élections municipales (15 mars), l’on voit revenir la même injonction, présentée comme une évidence morale : il faudrait voter, et même voter à tout prix. L’abstention serait suspecte ; elle serait civiquement fautive, et presque spirituellement honteuse.

Mais… faut-il vraiment voter ? Est-ce même utile de le faire ? La question reste posée, et avec plus d’acuité encore à une personne de bonne volonté ou à un Catholique.

 

Cette injonction à voter est pourtant contestable.
Elle l’est d’abord en droit : en France, le vote n’est pas une obligation légale, mais une faculté.
Elle l’est ensuite au regard de la tradition catholique : on chercherait en vain un commandement général et permanent imposant à tout fidèle de participer à chaque consultation électorale.
Enfin, elle l’est politiquement : dans un régime où l’opinion est fabriquée, où les partis absorbent le jugement personnel, où les élus locaux eux-mêmes sont enserrés dans des appareils administratifs massifs, l’acte de vote peut fort bien perdre l’essentiel de sa portée.

 

Il faut donc commencer par dissiper une confusion.
Le vote n’est pas mauvais en soi.
J’ai eu l’occasion de le rappeler très explicitement dans un entretien accordé à Vexilla Galliae à propos de mon livre Tu ne voteras point(1) : j’y distingue l’acte de voter, qui existe dans bien des institutions légitimes, du suffrage universel moderne, que je critique comme dispositif idéologique et comme mécanisme de légitimation d’un ordre politique déjà verrouillé.
Dans le même entretien, j’avais rappelé aussi que l’Ancien Régime connaissait de très nombreuses pratiques électives locales, ce qui ruine la fable selon laquelle la participation politique serait née en 1789 ou en 1848.
Le problème n’est donc pas le vote comme tel ; le problème est un certain système du vote, présenté abusivement comme la forme suprême de la politique.

 

Sur le plan juridique, l’affaire est claire. L’article 3 de la Constitution dispose que la souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ; il précise la nature du suffrage, mais n’impose nulle part un devoir individuel de participer à chaque scrutin.
En France, à la différence de certains autres pays, l’abstention n’est pas sanctionnée. Nul n’est légalement tenu de voter.
Transformer un droit en devoir absolu relève d’une rhétorique civique ou militante, non d’une exigence du droit positif.

 

Du côté catholique, la seconde clarification est tout aussi nécessaire. Il existe, bien sûr, une obligation de travailler au bien commun. Il existe aussi une exigence de charité politique. Pie XI parlait même du domaine politique comme du « champ de la plus vaste charité ».
Mais cette obligation porte sur le service de la cité, non sur la seule fréquentation des urnes.
Il est donc faux de faire accroire que voter serait « l’acte majeur et le sommet de la vie politique du Français » et qu’il serait plus fécond d’investir la vie sociale et associative de sa commune.
Autrement dit : la politique est un devoir ; le vote n’en est qu’un moyen possible, et souvent, un moyen médiocre.

 

Cette réserve à l’égard du suffrage universel n’a rien d’excentrique dans l’histoire catholique. Elle fut même très nette au XIXème siècle.
Le pape Pie IX, par exemple, dans son allocution du 5 mai 1874 à des pèlerins français, bénit ceux qui travaillent à la « résurrection de la France » et les exhorte à s’attaquer à cette « plaie horrible » qu’est le suffrage universel ; il ajoute que celui-ci mérite plutôt le nom de « folie universelle », et, lorsqu’il est saisi par les sociétés secrètes, celui de « mensonge universel ». La citation montre sans ambiguïté qu’un pape du XIXème siècle a porté sur le suffrage universel moderne un jugement extrêmement sévère.

 

Cette sentence conduit naturellement à la critique des partis.
La philosophe Simone Weil l’a formulée avec netteté : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. » Elle ajoute qu’il exerce une pression collective sur la pensée de ses membres et que sa fin propre est sa croissance.
Cette analyse demeure d’une actualité frappante. Le parti ne sert pas seulement à organiser la délibération ; il tend à absorber les consciences, à imposer des réflexes d’appareil, à faire taire la vérité quand elle gêne la stratégie.
La discipline de parti, louée comme gage d’efficacité, sert en fait l’effacement d’un jugement objectif et du discernement personnel

 

Noam Chomsky et Edward Herman déplacent cette critique du côté de l’environnement informationnel. Leur thèse est connue : dans des sociétés de richesse concentrée, les médias dominants fonctionnent aussi comme un système de formation des perceptions et de canalisation des croyances ; ils parlent même de « propagande systématique ». Là encore, il ne s’agit pas de prétendre que tout est truqué partout et toujours, mais de rappeler une évidence trop oubliée : voter suppose une liberté de jugement ; or cette liberté est travaillée en amont par des mécanismes puissants de sélection, de cadrage, de formatage et d’orientation.
Le suffrage devient alors moins l’expression d’une souveraineté que l’aboutissement d’une préparation du consentement.

 

On objecte souvent à tout cela le fameux argument du « moindre mal ». Il faudrait voter, non pas pour un candidat qui ne serait pas bon, mais pour un qui serait moins nuisible qu’un autre.
Mais cette question a déjà été réglée par des prêtres savants ou des philosophes érudits (le Père Emmanuel Barbier ou Anna Arendt) : un mal n’est pas transfiguré en bien parce qu’il serait comparativement moindre. Un mal reste un mal. On finit par appeler réalisme ce qui n’est souvent qu’un accommodement.

 

Cette critique vaut tout spécialement pour les municipales, parce que l’on se raconte encore volontiers que le maire serait un petit souverain local, proche du terrain, libre de bien faire s’il en a la volonté.
La réalité institutionnelle est beaucoup plus contraignante.
Les communes sont aujourd’hui prises dans des ensembles d’intercommunalité ; de nombreuses compétences sont exercées à l’échelle des EPCI (Établissement Public de Coopération Intercommunale) ; certains pouvoirs de police peuvent être transférés ; et le maire lui-même agit dans un maillage serré d’obligations budgétaires, réglementaires, administratives, contentieuses et politiques. Sans compter la vigilance de certains célèbres réseaux d’influence
Il en résulte qu’un bon maire peut être entravé à chaque instant par les structures mêmes dans lesquelles il opère. L’élu local n’est pas rien ; mais il n’est plus ce qu’en imaginent les électeurs romantiques.

Ajoutons que le Préfet veille au grain, prompt à « suggérer » au maire de rentrer dans le bon chemin…

 

Il n’est que de rappeler l’histoire en cours de ce maire sans étiquette de Chessy, commune de 7000 habitants dans la Seine et Marne, obligé par le tribunal à célébrer le mariage d’un Algérien sous OQTF depuis 2022, sous peine d’une astreinte de 500 euros par jour.
Pourtant, ce maire sait qu’il s’agit d’une union insincère et frauduleuse, et il rappelle la situation irrégulière du futur marié,

 

Dès lors, dire qu’il ne sert pas à grand-chose de voter n’équivaut pas à prêcher l’indifférence. C’est ici, au contraire, que commence l’essentiel.

Si le vote est relatif, la politique, elle, demeure nécessaire. Obligatoire, même.
Il faut donc investir le champ associatif, scolaire, culturel, caritatif, paroissial, patrimonial ; il faut aider concrètement sa commune ; il faut former, transmettre, servir, protéger, relier, rendre service.
C’est d’ailleurs la conclusion pratique de mon livre : créer ou aider une bibliothèque, former ses proches, développer des solidarités concrètes, apprendre à compenser par l’entraide locale l’emprise excessive de l’État, comprendre comment être moins dépendant de ce dernier.
C’est encore là que la tradition des corps intermédiaires retrouve sa pertinence : la société civile n’est pas un supplément décoratif du politique ; elle est la condition de sa santé, le contre-poids nécessaire.

 

Le suffrage universel moderne, les partis, le terrible manque de formation morale des candidats, la fabrication de l’opinion et l’enchevêtrement administratif contemporain justifient qu’un citoyen, et plus encore un chrétien soucieux du bien commun réel, puisse juger que l’abstention est parfois plus cohérente que la participation rituelle.
Ce qui serait en revanche gravement fautif, ce ne serait pas de s’abstenir ; ce serait de renoncer à faire de la politique.

Car la vraie politique commence moins dans l’isoloir que dans le service concret de la cité.

 

Alors, au lieu de voter de temps en temps, pour des candidats qui feront, -dans le meilleur des cas-, ce qu’ils pourront, et puis ne plus rien faire jusqu’à la prochaine échéance électorale, ne votez pas ; mais faites de la politique chaque jour, en travaillant à tous instants au bien commun de votre cité.

(1) « Tu ne voteras point »- 1er prix de littérature chrétienne, Tours 2022 – Éditions les Bons Livres pour Tous ou Amazon

par Divergence Politique

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