Olivier Rouot
Pendant des siècles, la diplomatie française fut l’une des plus prestigieuses d’Europe. Elle s’enracinait dans une tradition longue, faite de prudence, d’équilibre et d’indépendance.
De Richelieu à Talleyrand, de Vergennes à De Gaulle, elle avait forgé un style singulier : celui d’une belle puissance, consciente du bénéfice de deux millénaires de civilisation, d’une histoire souvent édifiante ; jalouse de sa souveraineté, et capable de parler à tous les camps sans jamais se confondre avec aucun.
Cette tradition n’était pas une posture : elle constituait une méthode, presque une philosophie de l’action internationale.
Or cette tradition semble aujourd’hui s’être dissipée.
Depuis plusieurs années, et très particulièrement depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, la diplomatie française apparaît comme saisie d’une maladie spongiforme.
Elle oscille entre proclamations ambitieuses et alignements tacites, entre discours universalistes et dépendances stratégiques, entre erreurs politiques et mensonges bas de gamme. Et surtout, elle est totalement assujettie aux États-Unis d’Amérique.
Dans un monde qui se transforme rapidement — un monde où émergent de nouveaux centres de puissance — la France semble chercher sa place sans parvenir à la définir clairement.
Cet état n’est pas seulement une question de style diplomatique. Il révèle une crise plus profonde : celle du manque complet d’empathie des élites françaises pour le monde.
L’illusion persistante d’un ordre occidental immuable
La première difficulté tient à une forme d’inertie intellectuelle.
Une grande partie de la diplomatie française continue de raisonner comme si l’ordre international issu des années 1990 demeurait intact.
Dans cette vision du monde, l’Occident (concept artificiel et orienté vers les Américains, d’ailleurs) reste le centre naturel de la puissance économique, militaire et normative ; les institutions internationales nées après la guerre froide continuent d’organiser l’essentiel des relations internationales ; et l’Europe, malgré ses terribles difficultés, internes, économique et sociale, notamment, se croit toujours appelée à constituer l’un des pôles majeurs du système mondial.
Aucune remise en cause… Pourtant, cette représentation est de plus en plus contestée par la réalité.
Depuis le début du XXIᵉ siècle, plusieurs dynamiques convergentes ont profondément modifié les équilibres internationaux.
L’Asie en général est devenue le principal moteur de la croissance mondiale.
La Chine s’est imposée comme une puissance économique et technologique majeure.
La Russie, après la période de faiblesse des années 1990, a retrouvé une capacité stratégique étonnante.
L’Inde, le Brésil, les pays du Golfe et plusieurs puissances régionales cherchent désormais à peser davantage dans les affaires du monde.
Quant à l’Afrique, terre des plus vieux amis et alliés de la France, -quoi qu’en disent les esprits chagrins-, nous nous en sommes éloignés, tandis qu’elle-même, toute entière, vit sa plus importante croissance, et le renforcement -ou la création- de réseaux diplomatiques, économiques et culturels de première qualité.
Ces évolutions ont donné naissance à ce que de nombreux analystes décrivent comme un « ordre multipolaire émergent ».
Face à cette transformation, la diplomatie française semble souvent hésiter entre deux attitudes contradictoires.
D’un côté, elle reconnaît parfois l’existence de cette mutation ; de l’autre, elle continue de s’inscrire presque mécaniquement dans les cadres politiques et stratégiques hérités de l’Atlantisme.
Cette tension produit une diplomatie incertaine et même souvent maladroite, qui proclame l’autonomie européenne tout en s’insérant dans des logiques de dépendance stratégique. Ces maladresses, associées à des postures irrationnelles ou souvent peu intelligibles, décrédibilisent profondément la diplomatie français contemporaine.
Le retour de l’alignement atlantique
La crise ukrainienne a accentué cette évolution négative.
Depuis 2022, la diplomatie française s’est progressivement inscrite dans une logique d’alignement de plus en plus étroit sur les positions américaines.
Historiquement pourtant, la France avait tenté de maintenir une certaine distance vis-à-vis de cette logique. Le général de Gaulle avait quitté le commandement intégré de l’OTAN précisément pour préserver la liberté de décision française. Même après la réintégration de la France dans l’organisation militaire atlantique en 2009, une tradition d’indépendance relative persistait encore dans certains cercles diplomatiques.
Cette tradition semble aujourd’hui largement affaiblie.
La politique étrangère française apparaît de plus en plus intégrée à une stratégie occidentale collective dont les orientations sont largement définies à Washington.
Dans ce cadre, la marge de manœuvre de Paris s’est réduite de manière visible. Les grandes initiatives diplomatiques se font rares, et les tentatives de médiation, lorsqu’elles existent, semblent souvent vouées à l’échec, faute d’autonomie réelle ou de cohérence et de constance.
L’Europe comme horizon incertain
La seconde difficulté concerne le projet européen lui-même.
Depuis plusieurs décennies, la diplomatie française a fait de la construction européenne l’axe central de son action internationale. L’idée était claire : dans un monde dominé par de grandes puissances continentales, l’Europe devait constituer un pôle capable de défendre ses intérêts collectifs.
Cependant, cette ambition se heurte aujourd’hui à plusieurs obstacles.
– En premier lieu, même si nos dirigeants feignent de l’oublier, l’Union européenne est véritablement une création des États-Unis.
– D’autre part, l’Union européenne demeure un ensemble profondément hétérogène, où les intérêts stratégiques divergent souvent.
Les pays d’Europe centrale et orientale, par exemple, entretiennent une relation très étroite avec les États-Unis en matière de sécurité.
D’autres États privilégient des logiques économiques ou énergétiques différentes, et revendiquent leur proximité avec la Fédération Russie.
– Enfin, l’Europe peine à définir une véritable autonomie stratégique.
Sur le plan militaire, elle reste largement dépendante de l’OTAN.
Sur le plan technologique, elle accuse un retard important dans plusieurs domaines clés.
Sur le plan énergétique, elle a pris de très mauvaises décisions qui ont détruit sa propre sécurité économique.
Sur le plan diplomatique, elle n’existe quasiment plus.
Quant au plan démocratique, il assume son évolution vers une certaine forme d’autocratie, voire de tyrannie.
Dans ce contexte, l’idée d’une « Europe puissance » demeure largement théorique.
La diplomatie française, qui avait longtemps fait de cette ambition l’un de ses principaux objectifs, se trouve ainsi confrontée à d’importants contradictions.
Comment promouvoir une autonomie stratégique européenne dans ces conditions ?
La rupture avec la Russie : un choix stratégique de plus en plus contesté
Parmi les conséquences les plus visibles de cette évolution figure la dégradation spectaculaire des relations entre la France et la Russie.
Historiquement, ces relations avaient connu de nombreuses fluctuations, mais elles reposaient sur une profondeur historique, culturelle et stratégique indéniable.
Du mariage du Roi de France Henri 1er avec la princesse russe Anna Yaroslavna -devenu Reine de France-, en passant par l’alliance franco-russe du XIXème siècle, à la lutte commune contre les nazis, jusqu’aux multiples échanges intellectuels du XXème siècle, la France avait toujours considéré la Russie comme l’un des grands acteurs de l’équilibre européen.
Aujourd’hui, cette tradition semble largement oubliée.
La rupture diplomatique actuelle est souvent présentée comme une conséquence inévitable de la crise ukrainienne. Pourtant, de nombreux observateurs estiment qu’elle résulte plutôt d’un choix politique : celui d’inscrire la France dans une logique de confrontation durable avec Moscou pour complaire aux intérêts américains, au risque de réduire gravement les marges de dialogue et d’obérer notre avenir.
Ne constatons-nous pas aujourd’hui, à la pompe, les dégâts causés par cette politique ?.
Cette orientation suscite des interrogations. Car dans un monde multipolaire, la capacité à maintenir des relations avec des puissances diverses constitue souvent un atout diplomatique essentiel.
Une diplomatie de communication
Une autre caractéristique de la diplomatie actuelle tient à la place croissante de la communication politique.
Emmanuel Macron a souvent cultivé une image de leader international actif, multipliant les initiatives et les déclarations spectaculaires. Cette approche donne l’impression d’une diplomatie très visible, omniprésente dans l’espace médiatique.
Mais cette visibilité ne se traduit pas toujours par des résultats concrets.
Plusieurs initiatives diplomatiques annoncées avec emphase n’ont pas produit les effets escomptés. Certaines propositions de médiation sont restées sans suite. D’autres initiatives ont été rapidement éclipsées par les dynamiques géopolitiques plus larges.
Cette situation nourrit un certain scepticisme parmi les observateurs. La diplomatie, par nature, est un art de la patience et de la discrétion. Lorsqu’elle se transforme en spectacle médiatique, elle risque de perdre une partie de son efficacité.
La question de la crédibilité
Au fond, la difficulté principale de la diplomatie française tient maintenant à une question de crédibilité.
Pour être écouté sur la scène internationale, un État doit être perçu comme cohérent, prévisible et capable d’assumer ses positions sur la durée.
Or les oscillations stratégiques observées ces dernières années ont parfois donné l’impression d’une politique étrangère hésitante.
La France affirme vouloir défendre une Europe autonome, mais elle demeure étroitement intégrée aux structures stratégiques atlantiques. Elle affirme vouloir dialoguer avec toutes les puissances, mais certaines relations sont désormais presque entièrement interrompues. Elle affirme vouloir promouvoir un ordre international fondé sur le droit, mais elle participe parfois à des politiques qui en contestent clairement certains principes.
Ces contradictions fragilisent la lisibilité de la diplomatie française.
La fin d’une époque
Il serait toutefois simpliste d’attribuer cette situation à un seul dirigeant ou à une seule équipe gouvernementale. La transformation du système international dépasse largement les choix individuels.
L’ordre mondial issu de la fin de la guerre froide est en train de s’effacer. Les structures politiques et économiques qui dominaient la planète depuis trente ans sont progressivement remises en question. Les puissances émergentes cherchent à redéfinir les règles du jeu. Les institutions internationales elles-mêmes traversent une phase d’incertitude.
Dans ce contexte, toutes les diplomaties occidentales connaissent des difficultés d’adaptation.
La France n’échappe pas à ce phénomène. Mais elle l‘a gravement accentué chez elle.
Son histoire et ses traditions lui imposaient une responsabilité particulière : celle de penser le monde autrement que par simple alignement.
Retrouver une tradition d’indépendance
La diplomatie française a longtemps reposé sur une idée simple : dans un système international complexe, la capacité d’un État à préserver son autonomie de jugement constitue l’une de ses principales forces.
Cette tradition ne signifiait pas l’isolement. Elle impliquait au contraire une grande capacité de dialogue avec des partenaires multiples. Elle reposait sur une compréhension fine des rapports de force et sur une volonté constante de préserver l’équilibre. Elle bénéficiait aussi de diplomates à la formation exemplaire.
Retrouver cet esprit d’indépendance ne serait pas un retour nostalgique vers le passé. Ce serait peut-être, au contraire, la condition d’une adaptation réussie au monde qui vient.
Car le nouvel ordre international qui se dessine ne sera probablement ni unipolaire ni parfaitement stable. Il sera traversé de rivalités, d’alliances fluctuantes et de recompositions permanentes.
Dans un tel univers, la diplomatie la plus efficace ne sera pas nécessairement celle qui suit un camp -ou une pression, ou une idéologie-, avec constance, mais celle qui sait comprendre les évolutions profondes et s’y adapter avec lucidité. Tout en maintenant un fil rouge de valeurs morales intangibles.
La question n’est probablement plus ouverte : la France qui vient ne retrouvera pas ces qualités perdues et toujours espérées. Il lui faudra subir encore de nombreuses épreuves, c’est à craindre, pour que les Français se réveillent, renouent avec leurs traditions, retrouvent leur lucidité, et mettent enfin à leur tête -d’une façon ou d’un autre, un chef qui les aimerait et qui saurait les conduire vers une ère de respectabilité, de paix et de prospérité.
Cela n’est pas au programme, même après les prochaines présidentielles.

