La crise de la France que même les lunettes de soleil de Macron n’arrivent plus à cacher !

Paolo Hamidouche

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Derrière les lunettes du président se cache une histoire de déclin industriel qui en dit long sur la France et l’Europe.

Il existe une image qui illustre mieux que bien des discours l’état de la France industrielle. En janvier 2026, Emmanuel Macron est apparu à Davos avec des lunettes de soleil à plus de 650 €, le modèle Pacific S01 d’Henry Jullien, symbole du savoir-faire français, de l’élégance nationale et de la capacité à transformer un accessoire en déclaration politique. Ces lunettes ont suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, alimentant commentaires, imitations et ironies à travers le monde. Mais derrière le reflet bleuté des verres se cachait une véritable usine, Dalloz Créations, à Saint-Claude, dans le Jura. Six mois plus tard, cette usine est en liquidation. Vingt-neuf emplois ont été supprimés. Un savoir-faire industriel accumulé pendant des décennies a été perdu dans la crise des faillites.

Cette histoire n’est pas qu’une simple anecdote. C’est presque une parabole de la France contemporaine : d’excellentes aptitudes à la communication, des vestiges prestigieux d’excellence artisanale, des marques reconnaissables, mais une base de production de plus en plus fragile, soumise à la pression des coûts, des réglementations, de la concurrence asiatique et d’une politique industrielle souvent plus célébrée que mise en œuvre.

Le paradoxe de la vitrine mondiale

Dalloz Creations n’était pas un petit atelier marginal. Fondée en 1957 par Christian Dalloz, l’entreprise s’est spécialisée dans le verre solaire en polycarbonate, un matériau léger et résistant, et est devenue l’un des acteurs européens les plus importants du secteur. Elle s’est concentrée sur le segment haut de gamme, le verre technique, la production européenne, et même l’intégration de métaux précieux comme l’or et le platine. En bref, elle avait suivi la voie présentée depuis des années comme le salut de l’industrie française et européenne : la qualité, l’innovation, la délocalisation et le marché du luxe.

Et pourtant, cela n’a pas suffi. Le chiffre d’affaires est passé de 3,8 millions d’euros en 2023 à 2,5 millions d’euros en 2025. Les paiements devaient cesser le 20 mars 2026. La société commerciale est désormais à vendre. La visibilité acquise grâce aux lunettes présidentielles, au lieu de servir de tremplin commercial, s’est avérée être une lueur éphémère. Le luxe peut certes créer une réputation, mais il ne génère pas toujours des volumes. Et sans volumes importants, une usine ne peut pas prospérer.

C’est là que surgit le premier problème économique : la production industrielle ne peut se reposer uniquement sur le prestige. Elle exige des commandes stables, des coûts compétitifs, des chaînes d’approvisionnement solides, un accès au crédit et un marché intérieur protégé des distorsions les plus flagrantes. Autrement, même la qualité devient un luxe réservé à quelques-uns, incapable de soutenir l’emploi et l’investissement.

La réindustrialisation comme récit

La France parle beaucoup de réindustrialisation. Elle le fait avec plus de conviction que les autres pays européens, car elle conserve une forte culture étatique, une mémoire collective et un lien étroit entre pouvoir public et industrie. Mais l’affaire Dalloz démontre les limites de ce récit : il ne suffit pas d’évoquer le « produit français » si les entreprises sont ensuite livrées à elles-mêmes face au coût élevé de l’énergie, à une fiscalité lourde, à la bureaucratie, à la concurrence internationale et à des chaînes d’approvisionnement fragmentées.

Le problème ne se limite pas aux lunettes. Il concerne le modèle européen dans son ensemble. L’Europe prétend rivaliser avec l’Asie sur les prix, avec les États-Unis sur la technologie et avec son propre passé sur le prestige. Mais sans une véritable politique de puissance industrielle, cette ambition reste contradictoire. Une usine comme Dalloz peut produire des lentilles de haute qualité, mais si un produit techniquement similaire arrive de plateformes asiatiques à un prix bien inférieur, le consommateur moyen privilégiera le prix. Et le marché, livré à lui-même, ne défend ni le territoire ni le savoir-faire.

La guerre économique à travers le prisme de la stratégie

Du point de vue de la guerre économique, le constat est clair. La concurrence se joue non seulement entre entreprises, mais aussi entre systèmes. Une entreprise française du Jura ne se contente pas de rivaliser avec une entreprise chinoise ou asiatique. Elle évolue dans un environnement de production différent : énergie, salaires, échelle industrielle, soutien public, logistique, rapidité et capacité à absorber des marges réduites. La bataille est asymétrique.

Lorsqu’un pays perd un fabricant spécialisé, il ne perd pas seulement vingt-neuf emplois. Il perd des compétences, des machines, des fournisseurs, des pratiques techniques et un savoir-faire professionnel. Il perd sa mémoire industrielle. Et une mémoire industrielle, une fois perdue, ne se reconstruit pas par une simple déclaration ministérielle.

L’affaire Dalloz démontre également que le secteur haut de gamme ne suffit pas à sauver tout le monde. L’idée que l’Europe devrait abandonner la production commune et se contenter de vivre du luxe, du design, des marques et des niches technologiques est dangereuse. Le luxe sans industrie n’est qu’un décor. Et une nation qui ne préserve que ce décor de puissance économique finit tôt ou tard par se rendre compte qu’elle n’a plus de pouvoir.

La valeur stratégique de la production

L’analyse stratégique est sans équivoque : chaque fermeture industrielle réduit l’autonomie nationale. Cela peut paraître exagéré pour une usine de lunettes de soleil, mais c’est pourtant vrai. L’expertise en matériaux, polymères, traitements optiques, surfaces et usinage de précision s’inscrit dans un écosystème plus vaste. Ce même savoir-faire, au service de la consommation civile, peut avoir des applications techniques, médicales, de protection, militaires, aéronautiques ou industrielles.

La puissance d’un pays ne se mesure pas uniquement à ses grands chantiers navals, ses missiles ou ses réacteurs nucléaires. Elle se mesure à la densité de son tissu industriel. Une nation capable de produire de nombreux objets complexes, même petits, est une nation qui conserve une part de souveraineté. Une nation qui importe tout ne préserve, au mieux, que la marque, et non le fond.

Le message politique des lunettes

L’affaire des lunettes de Macron prend ainsi une dimension politique involontaire. Le président porte un objet censé représenter l’excellence française aux yeux du monde. Or, l’usine qui en fabrique une pièce essentielle fait faillite peu après. L’image est cruelle : la représentation survit à la production, le symbole survit à l’usine, le récit du pouvoir survit au pouvoir réel.

Cela ne signifie pas que la France manque d’industrie. Ce serait faux. Cela signifie en revanche que son système productif est profondément fragilisé, notamment au sein des PME spécialisées, précisément celles qui détiennent le savoir-faire le plus difficile à remplacer.

Le risque européen

Sur le plan géopolitique et géoéconomique, Dalloz Creations n’est qu’un fragment d’une crise plus vaste. L’Europe continue de se présenter comme un espace réglementaire, écologique, social et qualitatif. Mais le reste du monde raisonne de plus en plus en termes de puissance, de protection, de chaînes d’approvisionnement, d’accès aux matières premières, de souveraineté technologique et de contrôle des marchés. Si l’Europe demeure le seul continent des règles, elle risque de devenir le lieu où la qualité de la production des autres est certifiée.

La liquidation d’une usine dans le Jura n’est donc pas un événement anodin. C’est une petite fissure dans le grand édifice du mythe industriel européen. Les lunettes de Davos reflétaient le monde. Mais derrière cette surface brillante, une image plus inquiétante se dessinait déjà : un continent qui sait encore paraître riche, mais qui peine de plus en plus à produire sa propre richesse.

par Paolo Hamidouche

Rédacteur en chef sur Divergence Politique et auteur de Tribunes régulièrement avec des articles et sujets divers touchant à la Géopolitique internationale sur Stratpol. Vous pouvez me suivre sur X [@Paolino_84] et VK [https://vk.com/club234015974]

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