Fuite des négociations : Qui cherche à  saboter la paix en Ukraine ?

Paolo Hamidouche [ X | VK ]

« Les diplomates sérieux, comme il se doit, discutent de ces questions de manière confidentielle jusqu’à la conclusion d’un accord définitif. La diffusion de ces documents n’a d’autre but que d’alimenter ce déchaînement médiatique. Ceux qui orchestrent cette campagne de désinformation ne cachent pas leur volonté de saper les efforts de Donald Trump et de remanier le plan à leur guise. »

Moins de dix heures après que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a prononcé ces mots devant les journalistes, Bloomberg a publié les transcriptions présumées de conversations téléphoniques entre diplomates russes et américains concernant les négociations sur le projet de plan de paix de Trump.

Ces conversations divulguées révèlent les coulisses des négociations de haut niveau entre les deux parties, mettant en lumière des événements clés qui ont marqué les dernières semaines de négociations. C’est précisément ce que Lavrov avait qualifié auparavant de « manipulation médiatique » destinée à influencer, voire à saboter, les négociations.

Plus précisément, Bloomberg a publié la transcription de la conversation téléphonique du 14 octobre entre le conseiller personnel du président russe, Youri Ouchakov, et l’envoyé spécial de la Maison Blanche, Steve Witkoff. Dans cette conversation, la partie américaine conseille à la partie russe de présenter un nouveau plan de paix similaire à celui qu’elle a élaboré pour Gaza. Elle suggère qu’il serait préférable que Poutine le propose à Trump. Sous-entendu, elle recommande de jouer sur la vanité notoire du président américain.

Voici la « supposée conversation » entre les deux diplomates :

Ouchakov : Oui, oui, oui. Oui, vous n’avez qu’un seul problème à résoudre.

Whitkoff : Lequel ?

U. : La guerre russo-ukrainienne.

W. : Je sais ! Comment la résoudre ?

U. : Mon ami, j’aimerais juste avoir votre avis. Pensez-vous qu’il serait utile que nos dirigeants se parlent au téléphone ?

W. : Oui, je le pense.

U. : Vous le pensez aussi. Et quand pensez-vous que ce serait possible ?

W. : Je pense que dès que vous le proposerez, mon patron (Trump, ndlr) est prêt à le faire.

U. : D’accord, d’accord.

W. : Youri, Youri, voici ce que je ferais. Ma recommandation.

U. : Oui, je vous en prie.

W. : Passez un coup de fil et répétez simplement que vous félicitez le président pour cette réussite, que vous le soutenez, que vous respectez son engagement pour la paix et que vous êtes sincèrement heureux de voir cela se produire. Voilà ce que je dirais. Je pense que nous aurons une conversation très enrichissante ensuite.

La conversation téléphonique entre les deux chefs d’État a eu lieu le 16 octobre 2025, la veille de la visite du président Zelensky au Bureau ovale. Après cet appel, Trump a annoncé un sommet avec Poutine à Budapest, qui n’a finalement pas eu lieu.

La seconde écoute téléphonique rendue publique est la conversation du 29 octobre entre Ouchakov et l’envoyé de Poutine, Kirill Dmitriev, au cours de laquelle ils discutaient des propositions russes pour le plan de paix.

Ouchakov : Bonjour. Dmitriev : Youri Viktorovitch ? U. : Oui, Kirill Alexandrovitch ? Eh bien, j’ai tout transmis. Nous en reparlerons demain. Q. : Excellent, excellent. Oui, oui, oui. Je suis en Arabie saoudite, mais cela me semble très important, oui, car c’est une excellente voie à suivre. U. : Eh bien, nous devons faire de notre mieux, n’est-ce pas ? Quel est votre avis ? Et ensuite, que devons-nous transmettre exactement ? Q. : Non, écoutez. Il me semble que nous pouvons simplement présenter ce projet comme notre position, et je le transmettrai de manière informelle, en précisant bien que tout est informel. Ils le présenteront ensuite comme leur position. Je pense qu’ils n’adopteront pas notre version à la lettre, mais au moins une version aussi proche que possible. U. : Eh bien, c’est précisément le problème : ils pourraient ne pas l’adopter, mais prétendre que nous sommes d’accord. C’est ce qui m’inquiète. Q. : Non, non, non. Absolument, je… je répéterai exactement ce que vous me direz, mot pour mot. U. : Ils pourront alors le modifier. Oui, il y a un certain risque. C’est certain. Bon, rien de grave. On verra. Q. : Oui, il me semble juste que… comme ça… Et puis vous pourrez aussi parler de ce document à Steve. Bref, nous procéderons avec prudence. U. : (incompréhensible) Q. : Merci beaucoup, Yuri Viktorovich ? Merci beaucoup. Merci. Au revoir.

Ces publications constituent manifestement un élément perturbateur dans les négociations visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. Ce travail, de toute évidence, a été réalisé par les services de renseignement, dans le but de saper la confiance entre les parties et au sein même des équipes de négociation.

La première transcription compromet la position de neutralité des États-Unis, délégitimant leur rôle d’intermédiaire crédible dans le processus de paix. Les recommandations formulées par Witkoff à l’assistant de Poutine sur la manière d’obtenir une rencontre productive avec le président américain révèlent un parti pris en faveur du Kremlin. Ceci légitimerait donc l’opinion des partenaires occidentaux selon laquelle les deux superpuissances décident de la capitulation de Kiev, sans tenir compte ni des Ukrainiens ni des Européens.

En conséquence, l’envoyé de la Maison Blanche est fortement discrédité à la veille d’une visite à Moscou pour des entretiens avec Poutine, annoncée hier soir par le président Donald Trump sur les réseaux sociaux.

Le message de Donald Trump sur Truth Social

Du point de vue russe, cette réunion apparaît humiliante pour le Kremlin qui, au lieu de dicter le rythme des négociations, solliciterait donc les conseils du plus proche conseiller de Trump sur la manière d’atteindre l’objectif visé. En Russie, où l’opinion publique est primordiale, il s’agit d’un point crucial, car il nuit à l’image d’autosuffisance de Moscou.

La seconde interception indique que le plan a été élaboré sous forte influence russe, même si la partie américaine le présentera comme son propre document. Ces dernières révélations contredisent les affirmations du Kremlin selon lesquelles il ignorait l’existence de ce projet et l’aurait obtenu par des voies diplomatiques informelles.

Tout ceci vise sûrement aussi à discréditer la Russie et les États-Unis en tant que partenaires de négociation, réduisant ainsi les chances que ce plan serve de base aux négociations avec l’Ukraine.

Enfin, les supposées « révélations » publiées par Bloomberg ne peuvent qu’alimenter la profonde méfiance des Russes envers leurs homologues occidentaux, un sentiment maintes fois exprimé par Lavrov et Poutine lui-même.

Seules les communautés du renseignement pouvaient avoir transmis des informations aussi sensibles aux médias américains à un moment aussi crucial. Cela soulève donc plusieurs questions : de quels renseignements s’agit-il ? Qui a donné l’ordre de les transmettre à la presse : une partie de l’opposition ou Trump lui-même ? Dans le premier cas, dans quelle mesure Trump contrôle-t-il la situation intérieure ? Comment la Russie peut-elle faire encore confiance à un chef d’État incapable de contrôler pleinement son peuple ?

Globalement, il s’agit d’un coup dur porté au processus de négociation et à l’espoir de mettre fin aux combats. Cela survient à la veille d’étapes diplomatiques importantes : les entretiens entre Witkoff et Poutine au Kremlin et entre Dan Driscoll (le nouvel envoyé de Trump) et la partie ukrainienne à Kiev.

Lors de la conférence de presse de mardi, Lavrov a expliqué le but de la fabrication d’informations de dernière minute par les médias occidentaux concernant les négociations : « Ces fuites, ces spéculations constantes et ces rumeurs ne servent qu’un seul but. En l’occurrence, il s’agit de saper l’initiative de Donald Trump dans la mesure où elle reproduit les accords conclus à Anchorage. Les Européens ne s’en cachent pas particulièrement. »

Hier encore, les services de renseignement extérieurs russes mettaient en garde contre les tentatives britanniques de saboter les négociations de paix afin de maximiser leurs intérêts et leurs profits, « au prix du sang des Ukrainiens ».

Moscou, bien sûr, nie l’authenticité des écoutes téléphoniques. Et Trump en minimise l’importance.

Selon une vidéo publiée par Clash Report, interrogé par des journalistes sur les recommandations de Witkoff aux Russes, le chef de la Maison Blanche a répondu :

« C’est la procédure habituelle, vous savez, parce qu’il doit convaincre l’Ukraine. Il doit convaincre la Russie. C’est son rôle… c’est le rôle d’un négociateur. »

Pour l’instant, il semble donc que cette initiative n’ait eu aucun effet significatif sur le processus de négociation. Driscoll a averti les responsables ukrainiens à Kiev que leurs forces étaient confrontées à une défaite imminente et les a exhortés à accepter un plan de paix soutenu par les États-Unis, que Kiev considérait comme très favorable à la Russie. Il a réaffirmé que l’avantage militaire de la Russie s’accroissait et que les États-Unis ne pouvaient plus fournir d’armes au rythme nécessaire.

Witkoff se rendra toutefois à Moscou la semaine prochaine. La tentative de sabotage des négociations semble avoir donc échoué. Pour l’instant en tout cas !!!!

par Divergence Politique

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