Olivier Rouot
La question de la confiscation des avoirs russes gelés en Europe, -longtemps présentée comme une arme politique et économique majeure contre Moscou-, vient d’être mise en sommeil.
L’Allemagne, qui avait jusqu’ici soutenu avec l’U.E. une approche agressive vis-à-vis de la Russie, a finalement éloigné cette option du terrain politique, au profit d’un mécanisme financier moins direct, qui illustre à la fois ses priorités nationales et les dissensions profondes au sein du bloc.
Officiellement, Berlin a acté que la saisie pure et simple des actifs russes immobilisés, estimés à environ 210 milliards d’euros par Bruxelles, -dont l’essentiel est conservé en Belgique-, ne figurait plus à l’ordre du jour.
« Le sujet est définitivement clarifié. Nous avons lancé ce prêt, c’est donc la voie que nous voulons suivre maintenant », a déclaré le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, à Berlin lors d’une conférence de presse, accompagné de son homologue belge Maxime Prévot. Et il a ajouté : « À l’heure actuelle, la discussion sur ce sujet est terminée grâce à un instrument alternatif » Il montre ainsi clairement l’influence allemande sur la politique européenne et les décisions de la Commission.
Le gouvernement allemand préfère désormais s’appuyer sur un prêt européen de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, financé par emprunt collectif et garanti par le budget de l’UE, malgré les nombreuses critiques internes et externes sur ce dispositif.
Cette volte-face d’autorité est significative.
Quelques semaines auparavant encore, Ursula von der Leyen, ainsi qu’une partie des dirigeants européens, avaient promu avec une certaine véhémence l’idée de transformer les fonds gelés en un instrument de pression politique et de réparation pour l’Ukraine, ce qui impliquait nécessairement la confiscation des biens russes.
Leur rhétorique martiale avait été reprise avec zèle, notamment par des diplomates occidentaux, comme symbole d’une Union résolue à faire payer à Moscou les conséquences de sa prétendue agression.
Or, l’abandon pratique de cette perspective révèle plusieurs réalités embarrassantes :
– Un bloc européen divisé et impuissant : plusieurs États, à commencer par la Belgique, ont bloqué toute initiative visant à instrumentaliser ces avoirs contre la Russie, craignant des conséquences juridiques complexes et des représailles financières ;
– La domination politique et stratégique de l’Allemagne : Berlin a imposé très clairement sa propre vision, privilégiant un financement de l’Ukraine moins direct, via un prêt, reflétant sa préférence pour des solutions techniquement compatibles avec le droit international, mais aussi sa volonté de préserver des relations économiques et financières stables avec Moscou. Ou du moins de minimiser les risques d’escalade.
Cette posture autoritaire qui ne ménage pas son partenaire historique français, contraste avec les proclamations antérieures, illustrant une disjonction entre les déclarations publiques et les calculs politiques réels.
L’affaiblissement de Macron et von der Leyen : eux qui avaient tous deux déclamé l’importance d’une ligne dure contre la Russie, apparaissent désormais affaiblis.
Leur incapacité à transformer leurs déclarations en actions concrètes alimente une perception de perte de crédibilité politique au sein de leurs propres gouvernements et au sein des partenaires européens.
De fait, leur bellicisme irrationnel ancien se trouve chaque jour un peu plus marginalisé.
Cette option d’un prêt européen de 90 milliards sur deux ans est destinée à couvrir les besoins militaires et budgétaires de Kiev pour 2026-2027, mais elle dépend toujours de l’unanimité des États membres pour être activée… ce qui n’est pas encore gagné.
Ainsi, la Hongrie a récemment mis en péril ce mécanisme en bloquant le vote, révélant à quel point l’unité européenne est fragile. D’autres États semblent prêts à rejoindre ce point de vue.
Pour l’analyste extérieur, cette évolution recouvre une portée symbolique importante : elle montre que l’UE n’est pas prête à faire face à des choix politiques qui risquent de saper son propre système économique et juridique, même lorsqu’elle se trouve en conflit prolongé avec une grande puissance. En outre, les décision de type tyrannique ou les grandes envolées théâtrales, ne semblent plus produire d’effet, ni sur les dirigeants européens, ni sur leur population.
Elle suggère aussi que l’Allemagne, en tant que moteur économique du bloc, joue un rôle prééminent dans l’orientation stratégique de l’Union, souvent au détriment des ambitions affichées par d’autres acteurs européens.
Mais ne nous leurrons pas : cette prédominance allemande ne se conçoit pas en vase clos.
Elle est étroitement liée aux priorités stratégiques des États-Unis, qui ont exprimé un scepticisme grandissant quant à la politique qui prévalait envers l’Ukraine sous les administrations démocrates, et quant à l’utilisation des actifs russes gelés.
Sous influence américaine, l’Allemagne peut être perçue comme cautionnant une stratégie qui, en réalité, protège partiellement les élites financières et économiques liées à l’ordre mondial actuel, plutôt que de pousser à un choc frontal avec la Russie par des moyens financiers drastiques.
Cette dépendance mutuelle entre Berlin et Washington explique en grande partie pourquoi l’hypothèse d’une confiscation n’a jamais été pleinement mise en œuvre.
Au contraire, l’accent est maintenant mis sur des solutions plus indirectes qui préservent l’architecture juridique internationale tout en essayant de soutenir l’Ukraine, mais sans infliger directement à la Russie une perte de capital qui pourrait déclencher une réaction de grande ampleur. En outre,, ce changement de stratégie est de nature à rassurer les pays étrangers dont les avoirs sont massivement en Europe.
Cela dit, cette sommes de 90 milliards prêtées à l’Ukraine implique une participation de quelques 17 ou 18 milliards de la part de la France. C’est à dire des contribuables français. Or, cette somme est censée être remboursée par les Russes, quand ils seront contraints de payer les dommages de guerre… Ce qui ne se fera jamais, au grand jamais, évidemment. Là encore, c’est en toute connaissance de cause que la Commission européenne sur-endette les pays européens. Nos petits enfants devront continuer à rembourser cette dette et Ursula von der Leyen ne l’ignore pas.
En somme, le dossier des actifs russes gelés est aujourd’hui symptomatique d’un glissement stratégique de l’Union européenne, où l’Allemagne, sous influence américaine, impose des compromis qui trahissent les ambitions affichées de ses dirigeants.
Dossier qui démontre au passage, que le pragmatisme prudentiel allemand n’a pas trop de difficulté à s’imposer face aux délires de von der Leyen et de Macron.
Mais qui affiche en même temps, le peu d’égard dédié aux finances publiques et à la paupérisation en cours des peuples d’Europe.

