Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]
Les autorités russes ont lancé Max, une application de messagerie qui vise à remplacer Telegram. Mais les Russes…

L’une des batailles les plus discrètes, mais aussi les plus décisives pour l’avenir de la Russie, se joue non pas sur le front ukrainien, mais à l’intérieur du pays, et pourrait être illustrée de façon frappante par le bras de fer entre Max et Telegram. Autrement dit, entre l’application promue par le Kremlin et celle qui, avec WhatsApp, représente la plus grande part des applications de messagerie préférées des Russes.
Comme dans toute saga digne de ce nom, il convient ici de revenir brièvement sur les événements précédents. Depuis de nombreuses années, le Kremlin travaille sur un projet « à la chinoise » : un mur numérique qui ne laisserait filtrer vers la Russie que les communications légitimes ou inoffensives et qui, dans des cas extrêmes, pourrait permettre à la Russie de se déconnecter d’Internet. Un « Internet souverain » a été lancé en mai 2019 avec la loi fédérale n° 90-FZ, qui prévoit deux dispositions principales : les opérateurs de télécommunications (tenus de s’enregistrer auprès d’un registre d’État) sont tenus d’installer des équipements appartenant à l’État aux points d’échange de trafic afin d’analyser et de filtrer le trafic, tant intérieur qu’international ; et Roskomnadzor (l’Agence fédérale de supervision des communications) est chargée de superviser la gestion d’Internet en Russie et de bloquer l’accès aux sites web interdits en Russie.
L’adoption de la loi n° 90-FZ coïncide (en 2018) avec la première tentative des autorités russes de bloquer Telegram, le réseau social créé en 2013 par les frères Pavel (le visage connu) et Nikolaï (le génie de la famille) Durov. En très peu de temps, Telegram a conquis un nombre croissant d’utilisateurs (100 000 utilisateurs quotidiens en 2013, 15 millions en 2014, et allait devenir l’application la plus téléchargée au monde en 2021) et susciter des inquiétudes au Kremlin quant à la confidentialité des échanges. La loi Yarovaya, votée en avril 2018, obligeait Telegram à conserver les clés de chiffrement de tous les utilisateurs et à les transmettre au FSB, le service de renseignement intérieur. Durov a rétorqué que ces clés ne lui étaient pas accessibles car elles étaient stockées sur les appareils des utilisateurs. Les autorités ont alors commencé par ralentir le trafic Telegram, avant de réitérer leur tentative. En bloquant leur projet (ce qui aurait provoqué un conflit avec des géants comme Amazon et Google), les Durov ont finalement quitté la Russie pour s’installer aux Émirats arabes unis, où ils résident toujours. Impuissant, le Kremlin a décidé de les « gracier » en 2020, classant l’affaire sans suite.
Nous voici donc arrivés à aujourd’hui. En 2022, V Kontaktke, le Facebook russe créé par Pavel Durov en 2006, a lancé une application de messagerie appelée Max, qui a rencontré un succès mitigé. Mais en 2024, les mêmes développeurs ont travaillé sur une nouvelle version de Max dotée de systèmes de paiement liés aux géants Alpha Bank et VTB Bank. Ce fut le tournant. Une personne haut placée a reconnu le potentiel de l’application et, après une réunion en présence de Vladimir Poutine, l’annonce est tombée : Max allait devenir l’application de messagerie nationale officielle de la Russie, à l’instar de Line au Japon, Kakao Talk en Corée du Sud, Zalo au Vietnam ou WeChat en Chine. Peu après, Gosuslugi, l’agence russe d’accès aux services fédéraux et municipaux, a été intégrée à Max, et l’installation de l’application est devenue obligatoire pour tous les appareils vendus après le 1er septembre 2025.
Tout cela s’est produit après que V Kontakte soit passé sous le contrôle de grandes entreprises proches du Kremlin (notamment Gazprom et Sogaz) et ait nommé Vladimir Kirienko à sa direction générale. Ce dernier est le fils du puissant Sergueï Kirienko, ancien Premier ministre sous Boris Eltsine et homme de confiance de Poutine pendant des années (il a notamment dirigé la délégation russe lors des négociations avec les États-Unis et l’Ukraine). Contrairement à Telegram, Max transmet toutes les données de ses utilisateurs – trafic, conversations et photos – aux services de sécurité. C’est pourquoi il peine à remplacer Telegram auprès des 120 millions d’utilisateurs russes. Il y a quelques semaines, Vladimir Kirienko annonçait que Max avait franchi le cap des 107 millions d’utilisateurs. Quoi qu’il en soit, la réalité est que les Russes installent Max pour se protéger des autorités, mais l’utilisent ensuite le moins possible, ou seulement pour les interactions inévitables avec les administrations locales ou fédérales, continuant de privilégier Telegram, quitte à installer un VPN pour y accéder en toute sécurité.
Ainsi, justifiant tout par les sempiternelles « raisons de sécurité » et cela peut légitimement se comprendre [le pays étant en guerre], le Kremlin, qui a déjà ralenti considérablement Facebook, Instagram, YouTube et X, s’attaque désormais aux VPN (une tentative de blocage total, il y a quelque temps, a causé d’énormes problèmes aux banques) et à Telegram, qu’il souhaite interdire. Le motif est toujours le même, celui de 2018 : tandis que Max est, en réalité, une antenne miniature des services de sécurité, Telegram est, de ce point de vue, une plateforme incorruptible, ouverte à tous et imperméable à toute infiltration. Telle est la philosophie de Durov, et c’est pour cette raison (à savoir son refus de « livrer » ses utilisateurs) que la France l’a arrêté et que 31 autres pays l’ont bloqué temporairement ou définitivement. Et il ne s’agit pas seulement de dictatures ou d’autocraties. La Norvège, par exemple, considère l’application comme une menace potentielle pour la sécurité nationale et a interdit, en mars 2023, à ses ministres, secrétaires d’État et conseillers politiques de l’utiliser sur leurs appareils professionnels. En Chine, Telegram est bloqué depuis 2015. En Ukraine, l’application était largement utilisée, y compris par le président Zelensky, jusqu’à ce que l’on découvre que les Russes l’utilisaient également à leurs propres fins. Des motions parlementaires ont alors été déposées pour l’interdire, exigeant la suppression de plusieurs chaînes compromettantes et l’ouverture d’un bureau à Kiev. En Inde, Telegram fait l’objet d’une enquête, là encore pour la même raison : non seulement des utilisateurs légitimes, mais aussi des criminels y trouvent liberté et protection. En Iran, en revanche, Telegram est bloqué depuis 2018, après avoir été largement utilisé lors d’une des vagues successives de manifestations anti-régime.
Et en parlant de l’Iran et de la Russie, Pavel Durov, toujours plein d’assurance et d’esprit, écrivait il y a quelques jours (sur Telegram, bien sûr) : « L’Iran a interdit Telegram il y a des années, avec un résultat similaire à celui de la Russie. Le gouvernement espérait une adoption massive de ses applications de messagerie de surveillance, mais a obtenu à la place une adoption massive des VPN. Désormais, aux 50 millions de membres de la Résistance numérique en Iran, 50 millions d’autres en Russie se sont joints.» La Résistance numérique… Qui sait, peut-être devrons-nous la rejoindre un jour.

Russie (et au-delà) : L’importance de porter le nom de Durov !
Les frères Nikolaï et Pavel Durov, inventeurs du Telegram, et la question cruciale : vaut-il mieux être plus libre ou plus en sécurité sous la tutelle de l’État ?
Un jour, on étudiera attentivement l’influence des frères Nikolaï et Pavel Durov sur notre époque. Nés dans la banlieue de Saint-Pétersbourg et élevés à Turin, enfants d’un professeur d’université invité, ces deux frères ont provoqué et demeurent au cœur de l’un des débats politiques les plus passionnés de ces dernières années : liberté totale ou sécurité ?
Des deux frères, Nikolaï (l’aîné) est un génie des mathématiques et de l’informatique, tandis que Pavel est à la fois le visage, le manager et le provocateur. En 2006, fraîchement diplômé de philologie, Pavel lance V Kontakte (In Touch), le Facebook russe (63 millions d’utilisateurs sur 140 millions d’habitants en Russie). En 2012, en désaccord avec leurs actionnaires, les deux frères vendent tout et quittent la Russie. En 2013, ils fondent Telegram, qui devient rapidement l’application de messagerie préférée des Russes. Le Kremlin voit d’un mauvais œil cette situation et a tenté, en 2018, de bloquer Telegram car les Durov refusaient de communiquer les données des utilisateurs comme Divergence Politique vous l’expliquait plus haut dans l’article.
Ces projets refont surface, notamment parce que l’État russe a lancé entre-temps Max, une application de messagerie et bien d’autres services, censée devenir le portail unique d’accès à Internet pour les Russes. Les tentatives de blocage de Telegram se répètent, malgré les nombreuses protestations en Russie même (les manifestations, comme on le sait, sont devenues difficiles), y compris de la part de parlementaires. Mais ne croyez pas que seules les autocraties s’en prennent à la création des Durov : Telegram a été totalement ou partiellement bloqué même dans des pays pleinement « démocratiques », comme la Norvège. Durov a été arrêté en France. Le Parlement ukrainien a débattu à plusieurs reprises de son interdiction.
Dans le cas de la Fédération de Russie, il est toutefois difficile de ne pas rester mesurés. Il est vrai que la liberté d’expression doit toujours être une priorité mais comment en vouloir à un pays qui est en guerre face à une coalition de plus d’une quarantaine de nations de ne pas rester sur ses gardes et ne rien laisser au hasard. Dans un monde où les conflits se jouent aussi sur les réseaux sociaux avec toute la propagande possible et inimaginable, Moscou ne peut se permettre de rester sur le quai et doit se protéger de toutes menaces extérieures même si cela peut ne pas plaire à tous les libéraux de ses concitoyens…

