Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]
Cet article vise à fournir des éléments préliminaires issus du renseignement culturel afin d’étayer une négociation hypothétique, menée par des opérateurs de terrain, avec des dirigeants clés du Corps des gardiens de la révolution islamique, plus connu du grand public sous le nom de Pasdaran.
Pour une analyse plus approfondie du renseignement culturel, le lecteur est invité à consulter F. Prizzi (2021), « Intelligence culturelle et ethnographie de guerre, Le rôle de l’anthropologie dans l’étude de la guerre de l’information d’Al Shabaab», Pavie, Edizioni Altravista.
Le postulat de départ est que, même dans les phases initiales d’un conflit, c’est-à-dire lorsque les parties ont tendance à durcir leurs positions, davantage prises dans l’escalade des effets physiques que dans la guerre elle-même, il demeure nécessaire de maintenir un dialogue ouvert avec l’autre camp.
Un dialogue avec l’ennemi qui, s’il n’est pas direct, passe au moins par des intermédiaires jugés crédibles par les deux parties. Nous souhaitons en particulier souligner ici quelques aspects culturels qui définissent le modus agendi et pensandi des Gardiens de la Révolution.

Une dimension culturelle, étroitement liée au Ta’arof, ne saurait être ignorée par quiconque participe à des négociations, officielles ou informelles, avec des figures clés du pouvoir iranien.
Cela est d’autant plus vrai si l’interlocuteur est un représentant des Pasdaran, cette force iranienne radicale qui incarne aujourd’hui le mieux la mentalité du « siège safavide ».
Divergence Politique n’abordera cependant pas toutes les phases de la planification d’une négociation opérationnelle, telles que l’analyse des objectifs à atteindre, la collecte d’informations sur l’interlocuteur, l’étude du contexte géographique et culturel du lieu de négociation, ainsi que les mesures de sécurité à adopter. Il traitera également de l’identification des stratégies et techniques de négociation possibles pour contrer celles de l’adversaire.
« L’archéologie du pouvoir » iranienne : une perspective d’intelligence culturelle
Pour élaborer une négociation opérationnelle, il est essentiel d’explorer les sédiments culturels qui définissent l’« archéologie du pouvoir » de l’identité politique perse.
Compte tenu de sa culture stratifiée, l’État iranien ne constitue pas un bloc monolithique. L’Iran est un exemple précoce d’État-nation territorial ; sa formation est progressive et tissée de mythes, de légendes et de vestiges archéologiques. Comptant parmi les civilisations les plus anciennes et les plus ininterrompues du monde, l’Iran possède une profonde « mémoire civilisationnelle » qui perdure indépendamment de toute époque politique.

La première et la plus profonde de ces strates est la strate achéménide, qui confère la légitimité historique à l’hégémonie iranienne sur le golfe Persique.
Au cœur de cet héritage se trouve le « Cylindre de Cyrus », un artefact en argile datant de 539 av. J.-C., considéré comme la première charte des droits de l’homme au monde. Le contenu du cylindre constitue une sorte de « Constitution invisible ».
Pour Téhéran, cet objet n’est pas seulement un symbole de tolérance antique, mais le manifeste d’une « puissance juste ».
Dans cette vision géopolitique, née avec Cyrus et consolidée par Darius le Grand, le golfe Persique est perçu non comme une frontière ou une voie de transit internationale, mais comme un bassin intérieur, un « lac perse », un prolongement naturel de la souveraineté de Téhéran, nécessaire pour étendre son influence jusqu’à Oman, l’Inde et le Yémen.
Dans le contexte actuel, la revendication iranienne de ces détroits stratégiques ne doit donc pas être interprétée comme de l’expansionnisme, mais comme la restauration de cet espace vital millénaire.
Il convient toutefois de noter que, si le régime invoque le « Cylindre de Cyrus » pour légitimer son rôle de leader régional, les nouvelles générations le brandissent comme un symbole d’un passé pluraliste et laïque afin de délégitimer l’oppression cléricale (le « syndrome de Cyrus »), opposant la tolérance de 500 av. J.-C. à la rigidité théocratique actuelle.
Sur ces fondements repose la conscience, chez l’Iran, d’une capacité de résilience à la guerre héritée des Parthes et des Sassanides. Cette capacité est fondée sur la « patience stratégique », qui lui permet d’encaisser les coups d’un adversaire supérieur en organisation et en technologie. Cet héritage se traduit ensuite opérationnellement par la « défense en damier » ou « défense en mosaïque », qui divise le territoire en cellules autonomes et décentralisées.
Cette structure rend la nation « indigeste » pour tout envahisseur : la chute des centres urbains ou la décapitation des dirigeants de la capitale ne brisent pas la résistance, car chaque cellule est conçue pour combattre indépendamment, reflétant une mentalité issue du relief montagneux de l’Iran qui défie la logique de la victoire conventionnelle.
Ainsi, la retraite diplomatique feinte associée à la « Patience stratégique » et à la « Défense en damier » peut être suivie du « Coup d’État parthe », consistant en une contre-attaque soudaine, souvent asymétrique.
Parallèlement, la doctrine stratégique sassanide est réactivée dans la « Défense avancée », où la sécurité du cœur de l’Iran, l’Iranshaar (l’ancien concept sassanide de « Terre des Iraniens », compris non seulement comme un territoire, mais aussi comme un espace politique et spirituel unifié qui doit rester pur et indépendant des influences extérieures), est garantie par la création d’une zone tampon d’instabilité contrôlée dans les périphéries régionales.
Le recours actuel à des groupes interposés (le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak et les Houthis au Yémen) n’est pas une invention moderne, mais bien un héritage direct de la gestion des États clients sous les Sassanides. Il s’agit d’une « hégémonie tampon » : la sécurité du cœur de l’Iran est garantie par l’instabilité contrôlée de ses périphéries.

Une autre dimension culturelle réside dans la perception que l’Iran a de lui-même comme une minorité choisie au sein d’un système international hostile. De fait, toute pression extérieure est interprétée à travers le prisme du martyre d’Hussein à Karbala : la défaite militaire se mue en victoire morale. Durant la Restauration safavide (1501-1736), marquée par l’établissement du chiisme comme religion d’État, l’Iran se définissait comme le « Bastion sacré » ou la « Citadelle chiite », assiégée par les puissances sunnites (ottomanes) et occidentales.
Dans ce contexte, le Ta’arof (de l’arabe arafa, « savoir/reconnaître ») fut développé pour créer un voile diplomatique de défense, qui constitue encore aujourd’hui la pierre angulaire du système social et de communication persan. En pratique, le Ta’arof est une arme diplomatique de résistance, un système d’« ambiguïté cérémonielle » visant à masquer les vulnérabilités.
Conformément à l’archétype du « Bastion sacré » safavide, son usage ne vise pas uniquement le gain économique, mais bien l’autonomie stratégique et la protection de la « Citadelle », notamment lors des phases délicates de succession politique. Le Ta’arof représente non seulement une forme de courtoisie, mais un système sémiotique complexe de « réciprocité ritualisée » qui régit les hiérarchies du pouvoir, opérant par une dynamique d’auto-humiliation de l’expéditeur et d’exaltation du destinataire.
Ce paradoxe communicationnel permet de négocier son statut dans un contexte où le conflit direct est considéré comme socialement destructeur, tout en protégeant son honneur (Aberoo) et son moi intérieur (Bātin) derrière une façade publique impeccable (Zāher). La diplomatie de Téhéran est ainsi une architecture complexe où le Ta’arof sert de façade, tandis que ses fondements reposent sur des millénaires d’hégémonie culturelle et de résilience militaire.

L’utilisation simultanée du Ta’arof se manifeste selon trois axes stratégiques. Le premier repose sur le « refus de négociation » et la « règle de la troisième invitation » : le silence n’est pas interprété comme une absence de dialogue, mais comme une impasse. Le Ta’arof implique également un refus rituel : accepter une offre à la première ou à la deuxième invitation est perçu comme un signe de désespoir.
À l’inverse, afficher un manque d’empressement à conclure un accord permet de préserver son Aaberoo (honneur) tout en intensifiant les négociations, forçant ainsi la partie adverse à adresser une troisième invitation, plus généreuse ou formelle.
Le discours restera cohérent : lorsqu’un accord sera conclu, il ne sera pas présenté comme une « capitulation face aux sanctions », mais comme une concession magnanime de l’Iran pour la paix dans la région du lac Persique.
Le deuxième axe consiste à isoler les adversaires : le Ta’arof est utilisé de manière sélective, comme un instrument diplomatique de division du front régional. La troisième approche repose sur la « fausse tactique ». Appliquée à la doctrine militaire iranienne, la volonté de dialoguer ou une façade publique de modération (Zāher) sert à dissimuler le fond non négociable de la situation, ou réalité stratégique interne (Bātin), comme le repositionnement des forces militaires en vue d’une potentielle contre-attaque meurtrière.
Dans le cadre du Zāher, le porte-parole iranien doit nier toute discussion. Les admettre immédiatement, surtout après les attaques massives, reviendrait à faire preuve de vulnérabilité et à se soumettre à la volonté de l’oppresseur. Le Bātin, en revanche, représente la véritable table de négociations, menée par des canaux de médiation.
Le déni public des pourparlers permet des négociations secrètes sans perdre l’honneur aux yeux de la faction la plus radicale et de la population. Ceci explique pourquoi l’Iran nie rituellement toute négociation avec les parties adverses : il ne s’agit pas d’une conclusion définitive, mais d’une manœuvre d’impasse visant à préserver son honneur, dans l’attente du moment où l’accord pourra être présenté non comme une capitulation, mais comme un acte de bienveillance impériale.
Le Ta’arof peut également constituer un « piège cognitif », notamment pour l’Occident. Les porte-parole iraniens savent que le pragmatisme occidental interprète le déni public comme une fermeture totale. Cela crée un « brouillard de politesse » (ou de mépris rituel) qui désoriente l’adversaire.

Pendant que les adversaires occidentaux débattent de la question de savoir si l’Iran est divisé, Téhéran gagne un temps précieux pour stabiliser sa politique intérieure et repositionner les atouts de sa « Défense en damier ».
L’erreur des puissances occidentales est d’interpréter la courtoisie comme une faiblesse ou le démenti formel comme une conclusion définitive. Cette stratégie diplomatique sert également à masquer sa « Défense avancée », instaurant une impasse et des négociations tandis que des groupes interposés agissent comme des capteurs asymétriques et des moyens de dissuasion. Dans la crise géopolitique actuelle, le régime de Téhéran a érigé le Ta’arof en arme d’État.
Cette architecture diplomatique iranienne complexe, dont les fondements reposent sur des millénaires d’hégémonie culturelle et de résilience militaire, sert en fin de compte de façade, permettant à la nation assiégée de préserver sa dignité tout en négociant sa survie.
Le succès de toute négociation opérationnelle dépendra de la capacité à décoder correctement ces signaux : reconnaître le rang de l’autre partie comme celui d’un « Souverain Égal », comprendre que le silence est souvent une forme de négociation et savoir que, sous la couche de fumée du Ta’arof, le cœur d’un empire qui n’a jamais cessé de se considérer comme le gardien légitime de sa mer bat encore.

