L’Amérique et l’islam dur : des précédents historiquement préoccupants !

Olivier Rouot


Les réactions favorables suscitées, dans certains cercles occidentaux, par les frappes israélo-américaines contre l’Iran reposent souvent sur une hypothèse implicite : celle selon laquelle toute action militaire dirigée contre un État musulman présenté comme hostile, contribuerait mécaniquement à l’affaiblissement de l’islamisme radical.
L’examen attentif de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient et de ses périphéries invite pourtant à une conclusion inverse.
L’expérience démontre que l’interventionnisme militaire occidental, loin d’endiguer l’islamisme, a fréquemment favorisé sa radicalisation, sa diffusion et son enracinement durable.


Démonstration par l’exemple :

Les origines afghanes de l’islamisme armé transnational (années 1980)

Dès la fin des années 1970, les États-Unis, sous l’administration Carter puis Reagan, engagent une stratégie indirecte contre l’Union soviétique en Afghanistan. À partir de 1979, la CIA finance et arme massivement les moudjahidines afghans, avec le concours du Pakistan et de l’Arabie saoudite.
Cette politique, théorisée par Zbigniew Brzezinski, repose sur l’instrumentalisation du facteur religieux contre un adversaire géopolitique.


Il est désormais établi que cette guerre par procuration a constitué le creuset idéologique, logistique et humain de l’islamisme armé moderne, dont émergeront ultérieurement Al-Qaïda puis les Talibans.
Loin d’avoir été une dérive imprévisible, cette radicalisation était structurellement inscrite dans une stratégie fondée sur l’armement de groupes religieux sans projet politique stable.

Les Balkans : un précédent européen sous-estimé (années 1990)

Dans les années 1990, l’intervention occidentale brutale dans l’ex-Yougoslavie aboutit à la reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine (1992) puis du Kosovo (1999), et à l’écrasement de la Serbie au passage. Ces deux entités, soutenues par Washington, l’OTAN et l’Union européenne, deviennent rapidement des points d’ancrage pour des réseaux islamistes transnationaux.
Les rapports de services européens ont confirmé que ces territoires comptèrent, dans les années qui suivirent, parmi les principaux foyers de départ de combattants djihadistes vers l’Irak et la Syrie.


Là encore, l’intervention occidentale, présentée comme humanitaire, a favorisé l’implantation durable de structures islamistes radicales au cœur même de l’Europe.

L’Afghanistan : vingt ans de guerre pour un retour au point de départ (2001-2021)

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN envahissent l’Afghanistan afin de détruire Al-Qaïda et renverser le régime taliban. Pourtant, vingt ans plus tard, le retrait précipité de 2021 aboutit à la restauration intégrale du pouvoir taliban à Kaboul.
Ce résultat illustre l’échec structurel d’une stratégie fondée sur la force militaire sans compréhension des dynamiques sociales, religieuses et tribales locales. L’intervention, loin de marginaliser l’islamisme dur qui y prévalait, lui a offert une légitimité renouvelée par la résistance à l’occupation étrangère.

L’Irak : la matrice de l’État islamique (2003)

L’invasion de l’Irak en mars 2003, décidée par l’administration Bush sans mandat explicite du Conseil de sécurité de l’ONU, constitue un tournant majeur.


Le renversement de Saddam Hussein entraîne l’effondrement de l’État irakien, la dissolution de l’armée et la fragmentation confessionnelle du pays. Les mensonges sur les « armes de dissuasion massive » marqueront à jamais l’histoire des États-Unis.
C’est sur ces ruines que naît, à partir de 2006, l’organisation qui deviendra l’« État islamique ». (ISIS)
Ce phénomène n’est pas un accident, mais la conséquence directe d’un vide sécuritaire et politique créé par l’intervention occidentale.

La Libye : du changement de régime au chaos islamiste (2011)

En 2011, une coalition menée par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni intervient militairement en Libye sous couvert de protection des civils. Le renversement et l’assassinat de Mouammar Kadhafi conduit à l’effondrement total des institutions étatiques et la paupérisation d’un pays qui fonctionnait bien.
Le président du Conseil national de transition, Moustafa Abdel Jalil, annonce alors que la charia constituera la base du nouveau droit libyen.
Depuis, la Libye est devenue un foyer majeur de trafics, de milices islamistes et d’instabilité régionale durable.

La Syrie : ambiguïtés stratégiques et radicalisation (2011-2024)

En Syrie, le soutien occidental à des groupes armés opposés au gouvernement de Bachar al-Assad, à partir de 2011, a contribué à la fragmentation de l’opposition et à l’ascension de factions islamistes radicales.
Le cas d’Ahmed al-Charaa, ancien cadre issu de la mouvance jihadiste et parvenu au pouvoir à Damas en 2024 avec l’assentiment implicite de Washington, illustre les contradictions profondes de cette politique.
Cet islamiste pur et dur est maintenant l’interlocuteur de toutes les « élites » européennes, et a même eu droit aux célèbres appétences tactiles d’Emmanuel Macron.

Alliances sélectives et contradictions structurelles

Enfin, l’Arabie saoudite demeure le principal allié musulman des États-Unis dans la région.
Or ce royaume, longtemps fondé sur une interprétation rigoriste de l’islam, a largement contribué à la diffusion idéologique du wahhabisme.
Les réformes récentes engagées par Riyad ne sauraient effacer actuellement plusieurs décennies d’exportation doctrinale.

Iran : prochain catalyseur du chaos ?

À la lumière de ces précédents, l’attaque israélo-américaine du 28 février contre l’Iran apparaît moins comme une opération de stabilisation que comme le nouvel épisode d’un cycle d’interventions aux conséquences contre-productives.
L’histoire récente montre que l’affaiblissement violent des États du Moyen-Orient ne réduit pas l’islamisme violent : il le nourrit.

En ciblant l’Iran, État structuré, central et doté d’une forte légitimité nationale-, Washington et Tel-Aviv prennent le risque de provoquer une radicalisation régionale accrue, une fragmentation supplémentaire des équilibres et, à terme, un renforcement des dynamiques qu’ils prétendent combattre.

N’évoquons pas ici l’augmentation du prix du pétrole, et le contrôle de toutes les ressources énergétiques de l’Iran par les États-Unis (pétrole -3ème producteur mondial-, ,gaz -2ème plus grande réserve du monde-, minerais métalliques en nombre, uranium et or, étendues considérables de terres agricoles), au détriment des Européens, ainsi que les difficultés économiques accrues qui en découleront pour la France. C’est un autre sujet.

Loin d’être un signe de progrès, cette offensive constitue un mauvais présage stratégique, lourd de conséquences pour la sécurité régionale et internationale.
Et comme d’habitude, l’Europe et plus particulièrement la France, ne font preuve d’aucun discernement : La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne viennent de se déclarer prêts à mener des « actions défensives » afin de « détruire à la source » la capacité de l’Iran à tirer des missiles et des drones.

par Divergence Politique

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