Olivier Rouot
L’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur est présenté depuis plus de vingt ans comme une promesse de croissance et d’ouverture.
En réalité, il incarne aujourd’hui l’un des projets les plus contestés du libre-échange mondialisé, tant ses effets prévisibles sur l’agriculture européenne, et en particulier française, apparaissent déséquilibrés, injustes et dangereux.
Rappelons les enjeux et les étapes de cet accord typiquement mondialiste.
Une genèse marquée par l’idéologie du libre-échange
Créé en 1991 par le traité d’Asunción, le Mercosur (Mercado Común del Sur, Marché commun du Sud) regroupe le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay.
Son objectif initial était régional : faciliter l’intégration économique sud-américaine, réduire les barrières douanières internes et renforcer la compétitivité des économies du Sud face aux grands blocs mondiaux.
Très vite, l’Union européenne a vu dans le Mercosur un partenaire stratégique, à la fois pour organiser des approvisionnements agricoles massifs, comme pour ouvrir de nouveaux débouchés à ses propres industries.
Les négociations UE–Mercosur, lancées officiellement en 1999, se sont toutefois heurtées à une opposition croissante des filières agricoles européennes, conscientes du choc de concurrence que représenterait l’entrée massive de produits sud-américains sur le marché européen.
Cet accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur a pourtant été formellement signé le 17 janvier 2026.
Cependant, sa mise en vigueur définitive n’était pas acquise. L’accord n’était pas encore pleinement entré en application parce qu’il nécessitait encore sa ratification par le Parlement européen, l’avis du Tribunal de justice de l’Union européenne (CJUE), puis la ratification par les parlements nationaux pour la partie du texte qui ne relève pas des compétences exclusives de l’UE.
Cette absence de ratification complète avait conduit le Parlement à saisir le CJUE, suspendant ainsi le processus de ratification tant que la Cour n’a pas donné son avis.
Passage en force d’Ursula von der Leyen
Pourtant, ce vendredi 27 février 2026, Ursula von der Leyen passe en force et annonce l’application provisoire du traité.
Elle déclare que la Commission européenne allait activer l’application provisoire de cet accord commercial, sans attendre que le Parlement européen l’ait voté ni que la Cour de justice ait statué, au grand dam de nombreux parlementaires et des organisations agricoles.
Si le Parlement finit par rejeter l’accord ou si la Cour juge l’accord non conforme, l’application provisoire pourrait être remise en cause.
Malgré des alertes répétées Ursula von der Leyen n’a jamais renoncé à faire aboutir cet accord. Au contraire : la présidente de la Commission a multiplié les déclarations en faveur d’une ratification rapide, quitte à minimiser les objections des États membres et des organisations agricoles.
Cette obstination traduit une vision profondément idéologique du commerce international : celle d’un mondialisme commercial abstrait, où les territoires, les normes, les cultures agricoles et les réalités sanitaires sont relégués au second plan au nom de flux économiques théoriques.
Réactions françaises
Cette décision a évidemment suscité des réactions très vives en France :
Emmanuel Macron a qualifié la manoeuvre de « mauvaise surprise » et de déni démocratique, estimant que le Parlement et les institutions avaient été contournés.
Des syndicats agricoles, des eurodéputés et des organisations de producteurs ont dénoncé une « décision grave », prise « dans le mépris » du monde agricole et des procédures démocratiques. Certains grands distributeurs ont même promis (pour ce que ça vaut) de ne jamais distribuer de produits issus du Mercosur.
Le débat reflète une division au sein même de l’UE entre ceux qui voient dans cet accord une occasion économique et stratégique, et ceux qui y voient un affaiblissement des normes sociales, sanitaires et démocratiques.
Volte-face de Macron
La position d’Emmanuel Macron est fondamentalement contradictoire dans le temps.
Sous la première présidence d’Emmanuel Macron, la France a clairement soutenu la négociation en vue de signer les accords du Mercosur.
Le gouvernement français voit alors ce projet comme très favorable aux exportations industrielles, et pleinement compatible avec la ligne « pro-européenne et pro-libre-échange ».
Mais durant sa deuxième présidence, notamment de 2020 à aujourd’hui, Macron marque un tournant opportuniste et une distance très réthorique.
Inquiet de la Crise des agriculteurs, des manifestations, de la montée de la colère rurale, des enjeux électoraux intérieurs, il adopte une nouvelle posture de réserve, puis d’opposition verbale, invoquant tour à tour la déforestation, la souveraineté alimentaire, et la protection des éleveurs.
Cependant, la France n’a jamais formellement enterré l’accord, Paris n’a pas vraiment exercé de veto clair et définitif.
Une incompatibilité sanitaire majeure
Le cœur du problème réside dans les normes de production agricole, radicalement différentes entre l’Europe et les pays du Mercosur. En matière d’élevage bovin notamment, les divergences sont abyssales.
Dans plusieurs pays sud-américains, l’usage de substances chimiques interdites en Europe reste courant : hormones de croissance, antibiotiques utilisés comme promoteurs de rendement, pesticides interdits depuis des décennies sur le sol européen…
Ces pratiques permettent une production de viande à très bas coût, mais au prix de risques sanitaires et environnementaux avérés.
À l’inverse, les éleveurs français sont soumis à des normes parmi les plus strictes au monde : traçabilité, bien-être animal, restrictions sur les traitements vétérinaires, exigences environnementales croissantes.
Mettre en concurrence ces deux modèles revient à organiser une concurrence déloyale structurelle, au détriment de ceux qui respectent des règles strictes.
Parler de « libre-échange » dans ces conditions relève de la supercherie.
Pour la France, l’accord signifie une pression accrue sur les prix de la viande bovine, une fragilisation des exploitations déjà exsangues, et une accélération de la disparition des élevages familiaux. Le bénéfice macro-économique éventuel se fait au prix d’un sacrifice sectoriel parfaitement assumé.
L’élevage français comme variable d’ajustement
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est ce mépris persistant affiché par l’exécutif et les élus à l’encontre du monde agricole, tout en faisant semblant de vouloir les sauver.
Les éleveurs français sont sommés de respecter toujours plus de contraintes, plus ou moins légitimes d’ailleurs, -et souvent imposées par l’UE-, tout en étant exposés à une concurrence qui ne les respecte pas.
L’accord Mercosur transforme l’agriculture française en variable d’ajustement du commerce mondial, sans considération pour la souveraineté alimentaire, l’aménagement du territoire ou la transmission des exploitations.
Un choix politique lourd de conséquences
En persistant à vouloir imposer cet accord, la Commission européenne fait le choix clair de sacrifier une partie de l’agriculture européenne sur l’autel du libre-échange idéologique. Elle alimente ainsi la défiance des citoyens, le désespoir du monde rural et la rupture entre les institutions européennes et les réalités nationales.
Souhaitons que élus et responsables publics soient nombreux à suivre l’exemple de Laurent Wauquiez (LR), qui a appelé au boycott des produits issus du Mercosur, dans les cantines, notamment.
Défendre l’agriculture française, c’est un choix de santé publique, de souveraineté alimentaire, de justice économique et de respect des agriculteurs et de leurs métiers, et aussi de produits sains et de qualité.
Les accords du Mercosur pousse exactement dans la direction opposée. En connaissance de cause.
Dont acte.

