L’Arabie saoudite et le corridor de la mer Rouge résisteront-ils à une longue guerre ou deviendront-ils le nouveau point de passage stratégique mondial ?

Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]

La crise du détroit d’Ormuz a remis la stratégie énergétique de l’Arabie saoudite au premier plan. L’oléoduc Est-Ouest vers Yanbu permet un contournement partiel, mais crée de nouvelles vulnérabilités. Le problème se déplace vers Bab el-Mandeb, une zone déjà très instable. La résilience existe, mais elle ne garantit pas la sécurité structurelle. Le risque est de passer d’une crise linéaire à une crise énergétique mondiale systémique.

Le retour de l’oléoduc Est-Ouest : une vulnérabilité anticipée

Au plus fort de la crise régionale, l’Arabie saoudite a réactivé intensivement l’oléoduc Est-Ouest, une infrastructure conçue pendant la Guerre froide pour réduire sa dépendance au détroit d’Ormuz. Ce qui a servi pendant des décennies d’« assurance géopolitique » est devenu une voie opérationnelle essentielle. Le pétrole brut est désormais acheminé des gisements de l’est vers le terminal de Yanbu, contournant ainsi le Golfe. Mais cette remise en service ne se fait pas dans des conditions normales : la crise a déjà drastiquement réduit les flux dans le Golfe et contraint le système énergétique régional à fonctionner en mode d’urgence.

Capacité théorique et limites réelles

Techniquement, Petroline peut transporter jusqu’à environ 7 millions de barils par jour. Cependant, une part importante est absorbée par la demande intérieure sur la côte ouest. Il en résulte un manque stratégique : le canal de contournement assure la continuité, mais ne reproduit pas les volumes qui transitaient auparavant par Ormuz. Ce constat introduit un premier élément clé : la résilience de l’Arabie saoudite est quantitativement limitée. Il ne s’agit pas de remplacer un système, mais d’amortir sa crise.

Yanbu : le véritable goulot d’étranglement

Le point critique n’est pas l’oléoduc, mais le terminal final. Yanbu a rapidement augmenté sa capacité de chargement, mais n’a historiquement pas fonctionné aux niveaux requis aujourd’hui. L’écart entre capacité théorique et capacité opérationnelle est le véritable champ de bataille de la compétition géopolitique. Autrement dit, le problème n’est pas de transporter le pétrole à travers le désert, mais de le transformer en flux maritime : charger les navires, garantir la sécurité et sécuriser les routes. C’est là que la limitation structurelle apparaît : tout oléoduc alternatif reste tributaire d’infrastructures portuaires aux capacités limitées.

Le facteur qualité : tous les pétroles bruts ne se valent pas

La crise affecte non seulement les volumes, mais aussi la qualité du pétrole exporté. Petroline transporte principalement des pétroles bruts légers, tandis qu’une partie de sa production offshore plus lourde – essentielle pour de nombreuses raffineries asiatiques – reste impactée. Ceci introduit une distorsion moins visible, mais cruciale : le marché mondial perd non seulement en quantité, mais aussi en composition spécifique de pétrole brut. Pour les économies fortement dépendantes du raffinage complexe, il s’agit d’un problème structurel, et non conjoncturel.

Du Golfe à la mer Rouge : le risque se déplace

Contourner le détroit d’Ormuz ne signifie pas échapper à la zone de risque. Le trafic énergétique se concentre désormais vers la mer Rouge, et plus particulièrement vers le détroit de Bab el-Mandeb, l’un des passages les plus instables au monde. Des acteurs non étatiques et des intermédiaires régionaux y opèrent, disposant de capacités d’ingérence qui ne nécessitent pas un arrêt total pour être efficaces. La menace a évolué : il ne s’agit plus d’un blocus direct, mais d’une érosion progressive due aux risques, aux coûts d’assurance, aux déviations et à l’incertitude opérationnelle.

Diplomatie énergétique en temps de guerre

Le choix de l’Arabie saoudite n’est pas seulement technique, mais aussi politique. En gérant avec souplesse les flux entre Yanbu et les terminaux du Golfe, Riyad cherche à préserver sa crédibilité en tant que fournisseur mondial. Il s’agit d’une forme de diplomatie énergétique : assurer la continuité, même limitée, afin de ne pas perdre sa place centrale auprès de ses partenaires asiatiques. Cette approche marque un changement de paradigme : il ne s’agit plus de maximiser les exportations, mais de préserver l’écosystème d’exportation.

Contenir la crise

Dans le meilleur des cas, le système résiste. Le terminal de Yanbu augmente progressivement sa capacité, la mer Rouge reste navigable et les marchés s’adaptent aux différents volumes et qualités. Dans ce contexte, l’Arabie saoudite renforce son image d’acteur résilient, tandis que la crise demeure gérable. Il ne s’agit pas d’un retour à la normale, mais plutôt d’une stabilisation imparfaite.

Dans le pire des cas, le Corridor occidental devient un goulot d’étranglement. Si Yanbu atteint sa limite opérationnelle et que Bab el-Mandeb devient le siège d’une pression systématique, la voie de contournement perd de son efficacité. Il n’est pas nécessaire de bloquer complètement le trafic : il suffit de le rendre plus coûteux, plus lent et plus incertain. Dès lors, la crise énergétique devient une crise stratégique, avec des répercussions directes sur les chaînes d’approvisionnement asiatiques et les équilibres mondiaux.

L’exemple de Petroline démontre que l’Arabie saoudite n’est pas entièrement dépendante du détroit d’Ormuz. Mais il démontre aussi qu’aucune infrastructure ne peut remplacer intégralement un système logistique régional. Le centre de gravité s’est déplacé, il n’a pas disparu. La véritable question n’est pas de savoir si le contournement fonctionne – car il fonctionne – mais combien de temps il peut supporter une crise prolongée sans créer une nouvelle vulnérabilité. Et c’est précisément dans ce contexte que se dessinera le prochain équilibre énergétique mondial.

par Divergence Politique

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