Lettre de Sachs à Merz : « Vous pouvez empêcher la catastrophe. Le moment est venu d’agir par la diplomatie. »

Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]

Dans une lettre ouverte adressée à Merz, l’économiste Jeffrey Sachs avertit que seule l’Allemagne peut éviter la catastrophe d’une guerre entre l’Europe et la Russie.

« Aucun autre dirigeant européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – ne dispose du poids ni du pouvoir de l’Allemagne pour empêcher cette catastrophe. » C’est dans cette lettre ouverte, publiée dans la Berliner Zeitung, que Jeffrey Sachs, économiste renommé de l’université Columbia, s’adresse au chancelier allemand Friedrich Merz. Ce texte sonne comme un ultimatum à la veille de ce que de nombreux analystes qualifient de phase la plus dangereuse du conflit ukrainien.

Six mois après sa précédente lettre, Sachs nuance ses propos : l’Europe et la Russie « glissent vers une guerre ouverte ». Et la cible de ses critiques est claire. Merz, qui en janvier 2026, aux côtés de Meloni et Macron, avait appelé à la « reprise des relations avec la Russie », n’a fait « aucune tentative de dialogue substantiel avec Poutine ». Son ministre des Affaires étrangères n’a pas non plus cherché une véritable confrontation avec Lavrov. « D’après les documents publics », écrit Sachs, « la réponse est non. Pas une seule fois. »

L’alerte : attaques sur Moscou et Kiev, risque d’incident dans les pays baltes

Le scénario décrit par l’économiste est résolument sombre. Les récentes attaques ukrainiennes menées avec des drones à longue portée ont frappé « le cœur de Moscou, y compris des cibles civiles ». Les incursions russes à Kiev se sont intensifiées. Mais le véritable danger, souligne Sachs, réside dans les drones ukrainiens qui « ont violé l’espace aérien des États baltes », risquant de déclencher l’article 5 de l’OTAN.

Et puis il y a l’attaque contre un lycée de garçons à Louhansk, qualifiée d’« horrible », qui a fait voler en éclats « toute trace de retenue ». Le 25 mai, se souvient Sachs, Lavrov a officiellement communiqué aux États-Unis que les forces russes mèneraient des « attaques systématiques et soutenues » contre les infrastructures de Kiev, et a conseillé l’évacuation du personnel diplomatique. « La diplomatie, écrit-il, est plus urgente que jamais. »

L’accusation de Berlin par Sachs

Au cœur de la lettre de Jeffrey Sachs se trouve une accusation en six points contre la politique étrangère allemande depuis la réunification, n’épargnant personne. Sachs dénonce la trahison des promesses faites à Gorbatchev en 1990 (« l’OTAN n’est pas un pas vers l’Est »), violées dès 1993 ; l’aveu d’Angela Merkel selon lequel inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN en 2008 équivalait à « une déclaration de guerre à la Russie », malgré sa soumission aux pressions américaines ; le refus de l’Allemagne de soutenir l’accord du 21 février 2014, promis par Steinmeier et balayé par le coup d’État contre Ianoukovitch ; l’aveu de Merkel selon lequel les accords de Minsk II n’étaient qu’une « stratagème » pour réarmer l’Ukraine, sapant ainsi la crédibilité de l’Occident aux yeux de Moscou ; le silence de Berlin face au sabotage du Nord Stream. et enfin l’échec de l’accord de paix d’Istanbul en 2022, saboté par l’intervention de Boris Johnson à la demande de Washington, avec le coût tragique de centaines de milliers de vies et de l’ordre européen tout entier.

« Autodestruction économique » et réarmement : l’ultime avertissement

L’économiste critique sévèrement la politique industrielle allemande. La fin du gaz russe et de la dépendance au GNL américain équivaudrait à un « suicide industriel ». Les secteurs de la chimie, de l’acier et du verre perdent en compétitivité. Quant au plan de réarmement d’un milliard de dollars, selon Sachs, il constitue un « mauvais investissement » qui pénalise l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la numérisation. « Ces armes, écrit-il, ne peuvent garantir la sécurité que la diplomatie aurait pu assurer à un coût bien moindre.»

La solution : la neutralité ukrainienne et un retour à l’OSCE

Sachs conclut par une proposition concrète pour les négociations : un cessez-le-feu sur une ligne d’armistice, la neutralité de l’Ukraine (hors OTAN), le renoncement à l’usage de la force, la reprise des relations économiques Europe-Russie et un rôle central pour l’OSCE en tant que forum de sécurité « indivisible ». « L’histoire, prévient-il, enregistrera vos actions et vos omissions dans les semaines à venir. Tout comme le peuple allemand, le peuple russe, le peuple ukrainien et l’ensemble de l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Le choix vous appartient. »

La chancellerie allemande n’a pas encore réagi à la lettre. Et qui sait si Friedrich Merz daignera un jour répondre au professeur Jeffrey Sachs, l’un des rares intellectuels occidentaux véritablement engagés en faveur de la paix, malgré les charlatans qui pullulent sur les plateaux télévisés et le diffament sans cesse ? Pendant ce temps, à Berlin, le débat s’intensifie sur l’action concrète du gouvernement actuel en faveur de la paix et de la diplomatie, dans un contexte européen qui se dégrade de mois en mois. Merz et nombre d’autres dirigeants du continent rappellent tragiquement les « somnambules » décrits par Christopher Clark dans son essai fondamental sur les causes de la Première Guerre mondiale : des hommes persuadés de maîtriser le cours des événements, marchant inconsciemment – ou non – vers la catastrophe.

par Divergence Politique

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