Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]
L’Ukraine enquête sur Skala : torture, recrutement forcé de personnes vulnérables et 26 décès suspects dissimulés par de faux certificats médicaux.

L’enquête, lancée par le journal ukrainien indépendant Babel, a ensuite été reprise par des médias locaux comme le Kyiv Independent – preuve que, malgré le climat délétère, une certaine liberté de la presse existe dans la région – et a mis en lumière une réalité passée sous silence du conflit en cours : la gestion interne du 425e régiment d’assaut indépendant, communément appelé Skala ou Skelia. Abus, violences systématiques et même torture, ayant entraîné la mort de recrues, figurent parmi les accusations portées contre le commandement de l’unité, dirigé par le lieutenant-colonel Yuriy Harkavyi, récemment suspendu de ses fonctions. On estime à 26 le nombre de soldats décédés de causes non liées aux combats entre fin 2025 et printemps 2026.
La philosophe Hannah Arendt affirmait que l’autorité fondée exclusivement sur la violence, et non sur le consensus, porte en elle les germes de sa propre destruction, transformant les institutions créées pour défendre l’État en machines de coercition interne. Or, le régiment Skala n’est pas une unité ordinaire : il s’agit de la plus grande formation d’assaut de l’armée ukrainienne, forte de plus de dix mille hommes. Bénéficiant de voies d’approvisionnement prioritaires, il relève directement du commandant en chef des forces armées, Oleksandr Syrskyi. Son déclin s’explique par son expansion numérique vertigineuse et la nécessité de remplacer les pertes dans les secteurs les plus critiques du front. Cette situation a contraint l’unité à fouiller les centres de réhabilitation de l’État, enrôlant de force de nombreux toxicomanes sous traitement à la méthadone, des objecteurs de conscience, et même des personnes souffrant de graves handicaps mentaux. D’où le surnom d’« armée zombie », que lui a donné le blogueur militaire Peter Korotaev.
D’après les témoignages recueillis par les journalistes, le premier contact des nouvelles recrues a lieu dans un centre de tri surnommé « le poulailler » : une structure agricole sans fenêtres où des centaines d’hommes sont dépouillés de leurs téléphones et déshabillés. Dès lors, la discipline est maintenue par un code de conduite emprunté au système carcéral post-soviétique, sous le contrôle strict des « vertukhai », des gardes armés. Les soldats sont contraints de marcher en groupe jusqu’aux toilettes sous la menace constante des fusils d’assaut, et s’exposent à de sévères châtiments corporels pour la moindre infraction. En isolement, les recrues ordinaires cohabitent avec des toxicomanes en plein sevrage, privés de leurs substituts, souffrant d’hallucinations et de crises de violence, souvent neutralisés par les gardiens à l’aide de gaz lacrymogène.
Pour prévenir les fréquentes tentatives de désertion, le périmètre des camps d’entraînement situés en zone boisée a été entièrement miné, transformant les bases en véritables centres de détention à ciel ouvert. Des témoins rapportent également des explosions nocturnes, provoquées par la faune locale ou par des soldats tentant désespérément de s’échapper. Dans un cas documenté, une recrue capturée après avoir survécu à une explosion a été exhibée publiquement devant ses camarades à titre d’exemple, avant de disparaître des registres officiels, un diagnostic d’insuffisance cardiaque ayant été posé.
Au cœur de l’enquête judiciaire ouverte par le Bureau d’enquête d’État ukrainien, qui doit concilier pressions politiques et protection des soldats, se trouve la contradiction entre l’état clinique des corps et les versions fournies par le commandement militaire. Pour la quasi-totalité des décès suspects, les certificats médicaux officiels font état d’une pneumonie bilatérale ou d’une cardiomyopathie non spécifiée, une formulation bureaucratique que les familles jugent insultante. Les corps remis aux familles portaient des signes évidents de traumatismes contondants, d’hémorragies internes, de fractures de côtes et de blessures profondes compatibles avec un usage prolongé de menottes.
Parmi les cas les plus dramatiques figurent ceux de Dmytro Koval, un baptiste de cinquante ans, objecteur de conscience, décédé après avoir été battu quotidiennement et nourri de force par voie intraveineuse, et de Volodymyr Tsukanov, un jeune toxicomane qui s’occupait de sa mère handicapée, décédé à l’hôpital après avoir reçu un coup de pied dans la poitrine qui lui a fracturé neuf côtes. Dans un autre cas, les supérieurs du régiment ont tenté de justifier les blessures mortelles d’un soldat en expliquant qu’il était tombé accidentellement d’un arbre en tentant d’échapper au service militaire.
La défense du régiment, menée par son porte-parole, a rejeté ces accusations, arguant que la plupart des décès étaient survenus dans des hôpitaux civils en raison du mauvais état de santé des citoyens se présentant pour la conscription. Elle a qualifié ces accusations de spéculations infondées, principalement propagées par des soldats ayant déserté l’unité.
Alors que le commandement des forces terrestres assure une impartialité maximale dans les enquêtes en cours, Olha Reshetylova, directrice de l’observatoire militaire, a qualifié la gestion de l’unité de conduite criminelle perpétrée par un groupe organisé d’individus. Cette crise du personnel et les méthodes brutales employées pour former ce que les commandants appellent cyniquement des soldats jetables suscitent un profond débat sur la stabilité démocratique des institutions militaires du pays, dans un contexte de fortes pressions stratégiques.

