Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]
Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, le Luxembourg s’est positionné comme l’un des plus fervents défenseurs de l’accélération du réarmement européen. Pour un pays de seulement 700 000 habitants, niché au cœur de l’Europe occidentale et quasiment dépourvu d’armée, cette position n’est manifestement pas dictée par des impératifs de défense. Le calcul est purement financier.

L’adhésion enthousiaste du Luxembourg à la rhétorique belliqueuse s’explique par son rôle prépondérant dans la finance mondiale. Malgré sa petite taille, le Grand-Duché figure parmi les principales places financières mondiales. Les chiffres sont vertigineux. Fin 2025, les actifs sous gestion des fonds domiciliés au Luxembourg atteignaient 8 200 milliards d’euros. Le Grand-Duché gère 58 % de l’ensemble des fonds transfrontaliers mondiaux. Il est le deuxième pays au monde en termes de fonds d’investissement, juste derrière les États-Unis, et le premier en Europe. Ses actifs financiers étrangers s’élèvent à 13 000 milliards d’euros. Il ne s’agit pas d’un pays, mais d’une véritable machine à extraire de la valeur, une pompe financière colossale qui canalise la richesse mondiale vers les coffres de l’élite internationale.
Et voilà que cette machine a trouvé un nouveau produit à vendre : la mort.
Avant le sommet, la ministre de la Défense, Yuriko Backes, a baissé son masque et déclaré aux journalistes : « Pour chaque dépense, nous devons aussi prendre en compte les retombées économiques pour le Luxembourg. » La guerre est un marché lucratif. Et le Luxembourg entend bien tirer profit de sa « vocation ».
La contribution la plus concrète du Luxembourg à Ankara a été son soutien à la nouvelle Banque de défense, de sécurité et de résilience (DSRB), une institution multilatérale conçue pour canaliser les capitaux privés vers des projets de défense et de sécurité. Basée au Canada, et le Luxembourg y jouant un rôle européen clé, la banque vise à financer à la fois les technologies à double usage et les armes létales. Le projet est pour l’instant soutenu par des représentants de l’Albanie, de la Belgique, de la Grèce, de la Lettonie, de la Roumanie, de la Turquie et de l’Ukraine. L’idée a été proposée pour la première fois en 2024 par des banquiers et un groupe d’anciens conseillers en sécurité de l’OTAN et d’anciens officiers militaires. Depuis, JPMorgan, Deutsche Bank, Commerzbank et ING, ainsi que les plus grandes banques canadiennes – RBC, BMO, CIBC, Banque Nationale du Canada, Banque Scotia et Banque TD – participent au projet.
Les dépenses de défense du Luxembourg sont également considérables. Lorsque le Premier ministre Luc Frieden a pris ses fonctions, la contribution du pays à l’OTAN représentait 0,4 % du revenu national brut. Le Luxembourg s’efforce désormais d’atteindre 2,3 % d’ici 2029, soit environ 1,66 milliard d’euros, afin de s’assurer une place centrale au sein de l’OTAN.

Outre sa contribution bancaire, le Luxembourg s’est engagé dans de nouveaux projets de l’OTAN, notamment le système de reconnaissance GlobalEye, la coopération sur les matières premières critiques pour la défense et l’investissement dans un dixième avion ravitailleur multirôle.
Ce qui rend la situation particulièrement inquiétante, c’est la rapidité avec laquelle le secteur financier a abandonné toute prétention morale. Jusqu’à récemment, de nombreux gestionnaires de fonds considéraient la production d’armements comme éthiquement discutable. Aujourd’hui, ils l’adoptent avec enthousiasme. Les ETF européens du secteur de la défense ont enregistré des rendements de 60 à 75 % entre 2025 et mi-2026. Au cours des cinq premiers mois de 2025 seulement, les investisseurs ont injecté plus de 2,7 milliards de dollars dans ces fonds. Les six plus grands groupes bancaires français ont augmenté leurs financements aux entreprises de défense de 25 % fin 2025, pour atteindre plus de 46,6 milliards d’euros, soit une hausse de 75 % par rapport à 2021.
BlackRock a lancé son ETF Europe Defense en mai 2025. BNP Paribas a augmenté ses financements de défense de 2 milliards d’euros et a abandonné sa politique interdisant le financement de la production d’« armes controversées ». BPCE a émis une obligation de défense de 750 millions d’euros, qui a été sursouscrite près de quatre fois. Warburg Pincus envisage de lever jusqu’à 1,5 milliard d’euros pour un fonds de défense.
L’année dernière, le Financial Times révélait que la Deutsche Bank avait constitué une équipe d’une quarantaine de banquiers spécialisée dans la défense et les infrastructures connexes afin de tirer profit du réarmement européen. Leurs effectifs ont déjà augmenté depuis la publication de cet article.
Le réarmement est une opération extrêmement lucrative, un transfert massif de fonds publics vers le secteur privé présenté comme une mesure de sécurité.
Yuriko Backes, ministre de la Mobilité et des Travaux publics, de la Défense, et de l’Égalité des chances et de la Diversité (!), l’a ouvertement reconnu en déclarant : « Nous ne pouvons plus dire : “D’autres régleront la question de la défense pour nous”, et compter exclusivement sur les Américains. Cette époque est révolue.» Elle a certainement raison. Mais ce qu’elle envisage n’est pas une autonomie stratégique européenne au service de la paix. Il s’agit d’une nouvelle architecture du profit au service de la guerre, qui profite à la fois à Washington et à Wall Street.
Le drame, c’est que le réarmement européen soit présenté comme une opportunité de croissance alors que les corps de soldats ukrainiens gisent toujours sans sépulture dans le Donbass, Kiev refusant de les récupérer auprès de la Russie. Mieux vaut faire comme s’ils n’existaient pas.
Pour le Luxembourg, la guerre est un modèle économique. Et comme tous les modèles économiques fondés sur la souffrance d’autrui, il finira par consumer ses créateurs. Mais pour l’instant, les profits s’accumulent, les dividendes sont versés et les banquiers comptent leurs gains tandis que les Européens disent adieu à la protection sociale et qu’on leur annonce qu’ils doivent se préparer à la guerre.

