Israël découvre le génocide arménien, mais seulement pour frapper la Turquie !

Pendant des décennies, Israël a refusé de reconnaître le génocide arménien car la Turquie était un interlocuteur important. Mais aujourd’hui…

Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]

La reconnaissance par Israël du génocide arménien ne survient pas dans un vide historique, mais au cœur d’une crise politique, militaire et diplomatique avec la Turquie. Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, a annoncé son intention de présenter une résolution au gouvernement qui, si elle est adoptée, sera soumise au Parlement israélien. La motivation officielle est noble, presque solennelle : reconnaître l’extermination des Arméniens comme un devoir moral et historique.

Le problème est que, dans les relations internationales, même les devoirs moraux ont souvent un calendrier. Et ce calendrier coïncide avec la détérioration des relations entre Jérusalem et Ankara. Pendant des décennies, Israël a évité de reconnaître formellement le génocide arménien, non pas par manque de documents, de témoignages ou de conscience historique, mais parce que la Turquie était un partenaire trop important : un pont vers le monde musulman, un acteur majeur de l’OTAN, un partenaire militaire, un centre énergétique et une puissance régionale exerçant une influence considérable en Méditerranée orientale, dans le Caucase et au Moyen-Orient.

Aujourd’hui, ce tableau s’est effondré. Recep Tayyip Erdoğan a transformé la guerre de Gaza en champ de bataille contre Netanyahou, accusant Israël de génocide et comparant le Premier ministre israélien à Hitler. Israël riposte en ravivant l’un des souvenirs les plus douloureux de l’identité nationale turque : 1915, les déportations, les marches de la mort et l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman.

Le passé ressurgit.

Le génocide arménien a débuté en avril 1915 et s’est poursuivi jusqu’au début des années 1920. Environ 1,5 million d’Arméniens ont été tués ou laissés pour morts, victimes de déportations, de massacres, de famine, de maladies, de persécutions systématiques et de conversions forcées. La Turquie continue de nier la définition du génocide, affirmant qu’il s’agissait d’une tragédie liée à la guerre et non d’un plan d’extermination.

Mais le problème n’est pas seulement historique. Il est aussi politique. Ankara perçoit toute reconnaissance internationale comme une atteinte à la légitimité de la République turque et à la continuité de son récit avec le passé ottoman. C’est pourquoi la proposition israélienne revêt une importance qui dépasse largement le cadre arménien. C’est un message adressé à la Turquie : si Ankara instrumentalise Gaza pour délégitimer Israël, Israël peut instrumentaliser la mémoire arménienne pour délégitimer Ankara. Il s’agit d’une démarche diplomatique, mais aussi d’une riposte symbolique.

La contradiction du Caucase

Il existe cependant un point qui rend la démarche d’Israël bien moins limpide qu’il n’y paraît. Israël a été et demeure l’un des principaux fournisseurs d’armes de l’Azerbaïdjan, pays qui a combattu l’Arménie au sujet du Haut-Karabakh. En 2020, Bakou a reconquis de vastes portions du territoire contesté ; en 2023, l’offensive azerbaïdjanaise a provoqué l’exode d’environ cent mille Arméniens du Karabakh.

Ici, le discours moral se heurte à la réalité stratégique. Israël reconnaît la souffrance historique de l’Arménie, mais a armé l’un de ses principaux adversaires géopolitiques contemporains. Il ne s’agit pas d’un détail, mais du cœur même de la contradiction. Jérusalem ne révise pas véritablement sa politique caucasienne. Elle instrumentalise la question arménienne contre la Turquie, sans remettre en question ses relations avec Bakou. La raison est simple : l’Azerbaïdjan est utile. Proche de l’Iran, il vend de l’énergie, achète des armes et offre une profondeur stratégique dans une région cruciale. Pour Israël, Bakou demeure un allié précieux pour faire pression sur Téhéran et rivaliser pour le contrôle de l’équilibre des pouvoirs dans le Caucase.

Calcul militaire

D’un point de vue militaire, la crise israélo-turque doit être analysée sur trois fronts. Le premier concerne Gaza, où Ankara se présente comme le protecteur politique de la cause palestinienne et cherche à concurrencer les autres acteurs régionaux pour le rôle de leader sunnite. Le deuxième est la Syrie post-Assad, où les intérêts turco-israéliens divergent : Ankara recherche une profondeur stratégique, une influence sur les milices et le contrôle de la frontière ; Israël souhaite empêcher que la Syrie ne devienne une plateforme hostile liée à l’Iran, au Hezbollah ou à des groupes islamistes. Le troisième est la Méditerranée orientale, où le gaz, les bases navales, les routes commerciales et les alliances maritimes transforment toute tension politique en un facteur d’amplification militaire potentiel.

La proposition de génocide arménien ne modifie pas en soi l’équilibre militaire, mais elle signale une profonde détérioration. Israël et la Turquie ne sont pas de simples rivaux verbaux. Ce sont deux puissances armées technologiquement avancées, intégrées à des réseaux d’alliances complexes et capables d’influencer des théâtres d’opérations allant du Levant au Caucase.

Le contexte économique

Sur le plan économique, la détérioration des relations pèse sur le commerce, l’énergie et l’industrie de la défense. La Turquie constitue un carrefour naturel entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient. Israël considère la Méditerranée orientale comme un espace énergétique et technologique à contrôler conjointement avec la Grèce, Chypre et d’autres partenaires. Ankara, de son côté, souhaite éviter d’être court-circuitée sur les routes gazières et dans l’architecture régionale.

Dans ce contexte, la reconnaissance du génocide arménien devient également un outil géoéconomique. Elle n’entraîne ni sanctions, ni blocage de ports, ni fermeture de corridors énergétiques. Cependant, elle accroît le coût politique de la coopération, radicalise l’opinion publique, complexifie la situation diplomatique et renforce l’impression qu’Israël et la Turquie sont désormais opposés.

Les conséquences pourraient se manifester dans les contrats militaires, la coopération technologique indirecte, les relations commerciales et la concurrence pour les infrastructures de la Méditerranée orientale. Nous ne sommes pas encore confrontés à une rupture irréversible, mais à une rupture qui pourrait devenir structurelle.

Géopolitique de la mémoire

Lorsque la mémoire devient un enjeu de pouvoir, elle cesse d’être simplement un souvenir. Elle devient un instrument de pression, une arme, un message, un chantage diplomatique. Israël a toujours su que le génocide arménien était un fait historique avéré. Il a choisi de ne pas le reconnaître tant que la Turquie lui était utile. Maintenant que la Turquie est devenue un adversaire politique, cette mémoire redevient soudainement nécessaire. Cela n’efface pas la vérité historique de l’extermination arménienne. Au contraire, cela la confirme. Mais cela montre comment la politique internationale peut instrumentaliser même les plus grandes tragédies à son avantage.

Pour l’Arménie, la reconnaissance israélienne serait un succès symbolique majeur. Pour la Turquie, une provocation intolérable. Pour Israël, un moyen de faire pression sur Erdogan. Pour l’Azerbaïdjan, ce serait probablement un désagrément gérable, jusqu’à ce que Jérusalem s’engage réellement dans une coopération militaire avec Bakou. Et c’est précisément là que réside la sincérité du revirement d’Israël. Reconnaître le génocide arménien contre la Turquie est facile. Repenser les relations stratégiques avec ceux qui étouffent actuellement l’Arménie aux confins du Caucase serait une tout autre affaire. Bien plus coûteuse. Bien plus authentique.

par Paolo Hamidouche

Rédacteur en chef sur Divergence Politique et auteur de Tribunes régulièrement avec des articles et sujets divers touchant à la Géopolitique internationale sur Stratpol. Vous pouvez me suivre sur X [@Paolino_84] et VK [https://vk.com/club234015974]

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