Théoricien du complot, qui ça ? La loi de l’information de Gresham !

Paolo Hamidouche

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Connaissez-vous la loi de Gresham, celle selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne ?

En économie, cette vérité est établie depuis des siècles, mais ses variantes sont possibles, métaphoriquement parlant, dans les domaines les plus divers. Celle que je propose ici concerne le monde de l’information dans les deux secteurs traditionnels que sont la presse écrite et la télévision. En effet, un ancien Premier ministre italien bien connu de tous j’imagine, dont le charme n’a jamais été son point fort, a déclaré il y a des années : « Pourquoi acheter des journaux ? Les laisser en kiosque est une question de politesse ! » Avant d’ajouter que la télévision était un média plus honnête et plus fiable. [1]

Cette dernière affirmation était très contestable à l’époque et semble aujourd’hui totalement déplacée. Quant aux émissions politiques, le petit écran est un cercle fermé où 200 à 300 figurants (souvent les mêmes) jouent et chantent sous l’œil vigilant d’un responsable qui doit être prêt à intervenir si les invités abordent des sujets indésirables pour le rédacteur en chef. De toute évidence (Gruber est l’exception qui confirme la règle), le présentateur doit agir avec discrétion, en pouvant toujours compter sur les pauses publicitaires en cas de besoin.

Dans la presse écrite, les choses se passent différemment ; on s’appuie sur des rédacteurs « de confiance », ce terme signifiant, cela va de soi, que tout contrôle est superflu. Le chroniqueur est parfaitement conscient de la marge de manœuvre que lui accorde le rédacteur en chef, et le rédacteur en chef est parfaitement conscient de celle accordée au journal par l’éditeur. La rapidité et la souplesse avec lesquelles on interprète les demandes à cet égard sont impressionnantes, aussi bien dans les journaux que l’on appelle familièrement « la presse officielle  » , comme si les kiosquistes le connaissaient) — et d’autres qui aspirent à le devenir également. [2]

Prenons les articles du glorieux quotidien milanais ; – (j’utilise la presse italienne car je connais mieux le sujet et je la lis plus régulièrement que celle française pour mieux vous l’expliquer Ndlr)-  à l’époque où feu Pier Paolo Pasolini écrivait est révolue, et la signature et le titre permettent à quiconque doté d’un minimum de discernement d’en deviner le contenu. C’est particulièrement vrai pour certains articles qui ont récemment pris l’allure de sujets d’envergure mondiale. Notamment, la guerre en Ukraine, le réchauffement climatique (ou changement climatique, si vous préférez), et, enfin mais non des moindres, la pandémie et ses conséquences. Sur ce cas, soyez-en certains, à Rome comme à Paris, la propagande de la pensée unique est identique…

Et c’est ce dernier sujet en particulier qui marque un tournant, car, tout comme pour les fanatiques « au commencement était le Verbe », pour les chroniqueurs du Corriere della Sera, la racine de tous les maux réside précisément là : les perfides anti-vaccins. Après tout, c’est devenu une véritable religion. Remarquez, mais dans ces milieux, la question de la pandémie et le sujet connexe de la résistance aux vaccins sont comme un fleuve karstique voué à ressurgir à la première occasion.

Qu’il s’agisse du silence (pour le moins honteux) de Fauci, qui invoque sans cesse le cinquième amendement lorsqu’il est confronté à des questions embarrassantes (voir P. Giordano, « Corriere della Sera », « Dans le silence, la science est plus faible », 9 août), ou du désintérêt des jeunes pour les sources d’information traditionnelles (voir M. Ferrera, « Les jeunes ont besoin de “jugement critique” », 18 août, où les guillemets trahissent un lapsus freudien classique), les commentateurs de Via Solferino, avec un mépris sans égal pour le ridicule, s’insurgent contre les théories du complot du troisième millénaire.

Mais jamais la moindre once d’autocritique saine ! Au contraire, une posture de victime :

« Au final, ce sont toujours les mêmes : les détracteurs, les négationnistes, les partiaux, les complotistes […] Nous l’avons constaté à maintes reprises. Non seulement avec la pandémie, mais aussi avec l’invasion russe de l’Ukraine, avec le changement climatique […] La dernière audition de Fauci devant le Congrès américain marque la fin d’une longue bataille. Et elle scelle la victoire en bafouant les règles du jeu, en faisant prévaloir l’anti-science sur la science. » (Voir P. Giordano, « Corriere della Sera », « La science est plus faible dans le silence). », 9 août).

Car, au fond, ce dont ils se plaignent, c’est :

« […] un surplus d’informations (souvent contradictoires) qui dépasse les capacités cognitives des utilisateurs, [ce qui] amplifie les polarisations et rend plus difficile la convergence vers des décisions acceptables pour tous (rappelons le cas des vaccins pendant la pandémie). (Voir M. Ferrera, « Corriere della Sera », 18 août 2026, « Les jeunes ont besoin d’esprit critique ) »

On s’y est habitués. Mais le pire n’a pas de limites, et dans ces milieux et les régions avoisinantes (outre le Corriere della Sera, il faut mentionner l’inévitable contribution de La Repubblica et de l’incomparable Burioni), on est même capable d’étaler en première page la douleur d’une famille ayant perdu une fillette de quatre ans de la diphtérie (voir les éditions du 21 août 2026 des deux journaux). Puisque les parents sont antivax, pourquoi pas eux ? Faisons comme avec les hérétiques d’autrefois, pendus puis brûlés. En effet ! Brûlons-les d’abord, puis pendons-les sur la place publique ; faisons-les souffrir davantage, pour qu’ils expient pleinement leurs péchés !

Bref, tout sauf se résigner à l’évidence. Un homme qui comprenait si bien la révolution, au point d’ébranler le monde, a prononcé cette phrase célèbre : « Les armées vaincues apprennent de grandes choses. » Mais les apôtres de la vaccination n’ont absolument rien appris : après la surdose pandémique, nous ne sommes même plus vaccinés contre la grippe, et pourtant ils continuent de crier au complot.

Alors, qui tire les ficelles, que ce soit concernant la Covid, le climat, l’Ukraine, et j’en passe ? Chers commentateurs qui défendez les valeurs libérales et démocratiques, dites-nous qui, selon vous, se cache derrière ce plan obscur et quel Moloch nous menace réellement ! Satan, Voldemort, ou un de leurs semblables ? Évitez les prières banales et éculées, car s’il existe vraiment un plan, quelqu’un l’a forcément orchestré. Alors, dénonçons les instigateurs, sinon nous finirons par vous prendre pour de vrais complotistes.

Autrefois, on aurait procédé ainsi, en faisant fi des faits mais en s’efforçant de respecter des critères plus ou moins logiques. Depuis plus d’un siècle, la propagande des oligarchies libérales démocratiques s’attaque aux voix critiques et les discrédite (il suffit de lire Chomsky). En bref, on aurait tenté de maintenir un minimum de rigueur argumentative, mais ce n’est plus le cas. La loi de Gresham, ou plutôt son application métaphorique dans ce domaine, a été dépassée et actualisée par rapport à sa formulation initiale en économie : après avoir éradiqué les bonnes informations, les mauvaises s’autodétruisent.

Un conseil amical aux commentateurs de la presse aux ordres et des environs pour les titres futurs: l’approche classique « C’est Poutine qui a fait ça » concernant la pandémie ne fonctionne pas (reconsidérez le lien avec d’autres arguments). Le président russe reçoit toujours ses invités à une table de 12 mètres de long inaugurée en pleine pandémie.

————-

[1] T. Gresham, marchand et banquier anglais du XVIe siècle, a émis l’hypothèse que les commerçants de l’époque avaient tendance à payer leurs homologues avec une monnaie de mauvaise qualité et usée, conservant ainsi la bonne monnaie.

[2] Des définitions pratiques, dénuées de toute intention péjorative, mais purement classificatoires, reflétant l’opinion commune des deux parties concernant les journaux en question..

par Paolo Hamidouche

Rédacteur en chef sur Divergence Politique et auteur de Tribunes régulièrement avec des articles et sujets divers touchant à la Géopolitique internationale sur Stratpol. Vous pouvez me suivre sur X [@Paolino_84] et VK [https://vk.com/club234015974]

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