Par Olivier Rouot
Les signaux concordants venus de Paris et de Moscou indiquent qu’un échange direct entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine semble envisagé.
L’information, en soi, n’a rien d’anodin : elle marque -enfin !- une inflexion dans une séquence européenne dominée depuis des années par une russophobie lamentable qui confine au racisme, à une surenchère verbale, à une dramatisation militaire et à un bellicisme dont la crédibilité stratégique est, pour le moins, incertaine.
Cette reprise de contact se prépare d’ailleurs dans un contexte européen profondément fracturé et de moins en moins solidaire.
Les discussions récentes au Conseil européen, sur l’utilisation des avoirs russes gelés, ont mis en lumière de véritables lignes de fracture au sein de l’Union. Le choix de plusieurs États – dont la France – de s’opposer à une confiscation pure et simple de ces actifs, traduit bien sûr un soudain sursaut de prudence juridique, mais aussi un malaise important : l’Europe avance sans stratégie claire, sans consensus réel, et surtout sans perspective politique commune et crédible à moyen terme.
Macron et Mertz, qui semblent entrer dans une phase de confrontation -ou au moins d’opposition-, en sont une bonne illustration.
Ajoutons à ce tableau le comportement tyrannique et très opaque de la Commission européenne, qui agace de plus en plus les dirigeants européens et leurs peuples.
Mais même dans ce contexte, le principe d’une reprise de dialogue avec la Russie apparaît plus que nécessaire.
La question centrale n’est donc plus de savoir s’il faut parler, mais : qui peut parler, pour dire quoi, et avec quelle légitimité ?
Une relation au plus bas, minée par des années d’hostilité
Les relations entre la Russie et la plupart des pays européens n’ont sans doute jamais été aussi dégradées depuis la guerre froide.
Les discours officiels, relayés sans discernement ni indépendance par une grande partie des médias, ont installé une russophobie systémique, nourrie de simplifications, de contresens, de mensonges et de manipulations. Toute tentative d’analyse nuancée est aussitôt disqualifiée, assimilée à une forme de trahison morale ou politique. On a bien vu le sort tyrannique et inique décidé par l’UE à l’encontre, par exemple, de l’exemplaire Jacques Baud ou du courageux Xavier Moreau.
La France n’échappe pas à ce climat. Elle y contribue même activement, tout en prétendant conserver une imaginaire capacité de médiation singulière. Cette prétention se heurte cependant à un passif lourd.
En effet, à Moscou, la séquence de la diffusion d’images d’un échange censé rester privé entre les deux chefs d’État a laissé une trace profonde. Dans les usages diplomatiques internationaux – qui restent attachés à une certaine idée de la confidentialité et de la parole donnée – cet épisode a été perçu comme une faute grave, révélatrice d’un rapport désinvolte à la loyauté d’État.
Il en résulte une image durablement dégradée du président français dans les cercles du pouvoir russe, notamment au ministère des Affaires étrangères : celle d’un dirigeant impulsif, imprévisible, davantage soucieux de sa propre mise en scène que de la réelle construction d’un rapport de confiance ou du rétablissement de la paix.
Cette perception s’est encore renforcée avec l’activisme français autour de coalitions militaires informelles, rapidement annoncées, tout aussi rapidement vidées de leur substance.
À Moscou, cet activisme est analysé avec un certain détachement, parfois teinté d’ironie. Les responsables russes y voient moins une capacité d’entraînement, qu’un signal politique destiné aux partenaires européens : rappeler que la France reste la seule puissance nucléaire de l’Union, et montrer qu’à défaut de moyens économiques ou industriels suffisants, elle compense par de la gesticulation.
Une paix inévitable, et des risques partagés
Quoi qu’il en soit, un accord mettant fin au conflit en Ukraine sera signé.
La question n’est plus celle de son principe, mais de son calendrier et de ses modalités. L’épuisement humain et matériel des forces ukrainiennes, la raréfaction des soutiens occidentaux et l’usure d’une société entière, rendent la poursuite des hostilités de plus en plus problématique.
Les conséquences de la paix, toutefois, seront considérables.
L’Ukraine sortira du conflit exsangue : économiquement ruinée, démographiquement amputée, socialement fracturée et même, familialement déchirée. Les chiffres disponibles indiquent un pays passé en quelques années de plus de quarante millions d’habitants à moins de trente millions, avec des millions de réfugiés dont seule une minorité envisage un retour durable. La démobilisation massive de soldats, souvent traumatisés, dans un contexte de crise économique aiguë et de trafics en tous genres, constitue un facteur d’instabilité majeur.
Politiquement, le tableau n’est guère plus rassurant.
La légitimité du pouvoir en place est affaiblie par des scandales de corruption répétés et de graves accusations d’atteintes aux Droits de l’Homme, tandis qu’une partie des forces armées pourrait interpréter un compromis territorial comme une capitulation imposée.
L’histoire européenne a déjà montré combien ces configurations sont propices à l’émergence de groupes paramilitaires, à la radicalisation politique et à la violence intérieure.
Ajoutons à ce tableau un nouveau candidat à la présidentielle formé à Londres et totalement assujetti aux Anglo-Saxons, et l’on aura une meilleure vision de ce que recouvrent ces conséquences d’un accord de paix.
Cette situation ne servira aucun intérêt stratégique majeur. Ni pour la Russie, qui a besoin d’un voisin stable pour garantir l’application d’un traité de paix et sa propre sécurité, ni pour les pays européens, qui verraient se former à leurs frontières un foyer durable de chaos politique, criminel et migratoire.
Les inquiétudes exprimées par plusieurs États d’Europe centrale et orientale ne relèvent pas de la paranoïa : elles anticipent une déstabilisation régionale aux effets cumulatifs.
Un intérêt commun, malgré tout
C’est précisément là que réside le paradoxe actuel : malgré des années d’affrontement rhétorique, la Russie et les pays européens partagent désormais un intérêt objectif à la stabilisation de l’Ukraine d’après-guerre. Cette stabilisation ne sera ni purement militaire, ni exclusivement économique. Elle impliquera des mécanismes politiques, sécuritaires, sociaux, humanitaires et financiers coordonnés, nécessairement inscrits dans un cadre international incluant la Russie.
Toute tentative de reconstruction pensée contre Moscou, -ou en l’excluant-, serait vouée à l’échec. Accuser la Russie lors d’une conférence de reconstruction, comme certains s’y préparent déjà, serait gravement contre-productif. Et ce serait prendre le risque d’ajouter de l’instabilité à un pays qui ne peux plus en supporter.
Macron : un interlocuteur transitoire. Tout au plus
C’est ici que la question de la légitimité d’Emmanuel Macron se pose avec acuité.
Même si un contact ponctuel peut être utile, il est illusoire d’imaginer que le président français puisse incarner durablement la relance du dialogue franco-russe.
Son crédit personnel est entamé, sa parole affaiblie par des revirements fréquents, et sa réputation – y compris morale et psychologique – suscite une méfiance réelle à Moscou comme ailleurs.
Surtout, Emmanuel Macron demeure profondément attaché à son projet de diriger une grande Europe, dont les fondements politiques sont pourtant aujourd’hui très fragilisés. Cette Union européenne de plus en plus autoritariste, centralisée, normative à l’excès, largement arrimée à des choix stratégiques atlantistes, apparaît de plus en plus comme une structure en fin de vie. Ironie de l’histoire : même les États-Unis, longtemps promoteurs de cette architecture, semblent désormais s’en désintéresser, voire s’en agacer.
Dans ces conditions, un dialogue structurant ne pourra sans doute s’épanouir qu’après la fin du mandat d’Emmanuel Macron ; avec un successeur disposant d’une parole neuve, d’un rapport plus intègre avec la Russie, d’une formation morale plus importante et d’une vision européenne différente et plus indépendante.
Le rôle décisif de la société civile
D’ici là, la reprise du dialogue entre la France et la Russie ne viendra pas « d’en haut ».
Elle s’esquisse déjà ailleurs : dans la société civile, au sein d’associations, de réseaux culturels, universitaires, économiques, intellectuels, artistiques et du journalisme alternatif, de groupes de Chrétiens, et même de PME ; autant de groupes qui n’ont jamais totalement rompu les liens avec la Russie (ni chez les Russes, avec la France). Ces acteurs, très discrets, parfois stigmatisés, jouent pourtant un rôle essentiel de conservation du langage commun, de la mémoire partagée, de la rationalité politique et de l’amitié.
Ils constituent ensemble aujourd’hui l’un des rares espaces où un dialogue sincère, débarrassé de la posture et de la communication, peut se maintenir.
C’est probablement par eux que s’amorce déjà une normalisation progressive des relations, avant qu’elle ne trouve, plus tard, une traduction politique officielle.
Et après ?…
Parler avec la Russie est devenu indispensable. Mais parler sans crédibilité, sans constance, sans vision, peut se révéler contre-productif.
Emmanuel Macron peut, au mieux, entrouvrir la porte. Mais il ne pourra pas écrire la suite de l’Histoire.
La responsabilité historique de la France, si elle veut peser à nouveau dans l’équilibre du monde, sera de préparer hardiment « l’après » : l’après-guerre, l’après-quinquennat, l’après-Macronie, l’après-assujettissement atlantiste, l’après-l’illusion européenne…
C’est à ce prix seulement que le dialogue franco-russe pourra redevenir autre chose qu’un simple exercice de communication.
À nous de jouer, les Français « du pays réel » ! Au travail, alors !…

