Olivier Rouot
La récente attaque israélo-américaine contre l’Iran, a placé les capitales européennes dans une position délicate.
Paris, en particulier, qui s’efforce d’adopter une posture qu’elle présente comme équilibrée : soutien à la stabilité régionale, appel à la désescalade, défense des alliés et protection des ressortissants français. Pourtant, les déclarations successives d’Emmanuel Macron et de son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, donnent surtout l’impression d’une diplomatie pusillanime, une diplomatie qui évite soigneusement de nommer les responsabilités et qui, ce faisant, révèle la dépendance persistante de la France aux stratégies américaines au Moyen-Orient.
Paris s’est empressé de préciser qu’il n’avait été ni informé ni impliqué dans ces frappes.
Une telle précision visait manifestement à dissiper toute suspicion de participation française. Toutefois, cette mise à distance n’a pas été accompagnée d’une condamnation claire de l’initiative militaire. Les autorités françaises ont certes rappelé le principe selon lequel toute intervention armée devrait être soumise au Conseil de sécurité des Nations unies. Mais elles se sont abstenues d’employer le terme d’« illégalité » pour qualifier une opération pourtant conduite sans aucun mandat international.
Cette prudence traduit une attitude devenue structurelle dans la politique étrangère française (dont la plupart des acteurs sont des Young Leaders) : éviter toute critique frontale des décisions prises par Washington ou par son principal allié régional, Israël.
En d’autres termes, Paris prend soin de ne pas apparaître comme complice de l’opération, tout en refusant de la dénoncer explicitement. Grand écart douloureux.
La conséquence en est une position visiblement ambiguë, qui ménage les alliances occidentales mais affaiblit considérablement la crédibilité de la France lorsqu’elle prétend défendre le droit international, et plus encore, quand son président évoque la nécessité de recourir à la diplomatie.
La situation est d’autant plus frappante que la tradition diplomatique française s’est longtemps distinguée par une certaine indépendance vis-à-vis de la politique américaine au Moyen-Orient.
Dans les décennies passées, Paris s’efforçait parfois d’incarner une voix distincte, capable de dialoguer à la fois avec les pays arabes, Israël et l’Iran. Cette posture permettait à la France de jouer un rôle de médiateur potentiel.
Or cette capacité d’équilibre est aujourd’hui largement disqualifiée.
Les déclarations récentes de Jean-Noël Barrot illustrent ce glissement. Tout en appelant à la désescalade, le ministre a indiqué que la France pourrait contribuer à la défense de ses partenaires si ceux-ci étaient visés par des représailles iraniennes.
Le raisonnement invoque la légitime défense collective, principe reconnu par le droit international.
Mais dans ce contexte, cette déclaration revient à signaler que Paris se tient prêt à rejoindre, le cas échéant, le dispositif militaire occidental dans la région.
Un tel positionnement renforce l’image d’une France solidement intégrée au camp atlantique. Mais il réduit d’autant la possibilité pour Paris de jouer un rôle diplomatique autonome. Une puissance qui annonce à l’avance qu’elle participera à la défense d’un camp ne peut guère prétendre simultanément à une fonction de médiation.
Le fameux concept macronien du « en même temps »…
Cette contradiction est d’autant plus visible que la présidence d’Emmanuel Macron a multiplié les discours sur la nécessité d’une « autonomie stratégique européenne ». Depuis plusieurs années, le chef de l’État affirme que l’Europe doit être capable d’agir indépendamment des États-Unis. Or la crise actuelle semble démontrer l’écart considérable entre cette ambition proclamée et la réalité des pratiques diplomatiques.
Dans les faits, la politique française apparaît largement synchronisée avec celle de Washington. Les grandes orientations — sanctions, soutien aux alliés régionaux, discours sur la sécurité — suivent généralement le cadre stratégique défini par les États-Unis. La France conserve bien sûr une marge de nuance dans le ton ou dans les priorités diplomatiques, mais l’essentiel de la ligne demeure aligné sur l’architecture atlantique.
Cette dépendance stratégique pose une question plus large : celle de la souveraineté réelle de la politique étrangère française. Depuis la réintégration complète de la France dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009, la marge d’autonomie diplomatique de Paris s’est progressivement réduite. Les crises internationales récentes, qu’il s’agisse -out particulièrement de l’Ukraine ou bien du Moyen-Orient, ont confirmé cette tendance.
Le problème est que cette prudence diplomatique se paie au prix d’une perte de crédibilité. Comment invoquer la primauté du droit international si l’on hésite à qualifier juridiquement une opération armée menée sans mandat de l’ONU ? Comment prétendre défendre un ordre international fondé sur des règles si ces règles deviennent soudain facultatives lorsque les alliés occidentaux sont en cause ?
Au-delà de la question juridique, l’absence de vision stratégique apparaît également frappante. Le président Macron a surtout insisté, dans son adresse aux Français, sur la gestion immédiate de la crise : protection des ressortissants, sécurisation des bases militaires, coordination avec les partenaires européens et américains, et surtout, sécurité intérieure. Ces mesures sont nécessaires. Mais elles ne constituent pas une politique.
La crise actuelle soulève également une interrogation majeure concernant la posture de Donald Trump. Pendant plusieurs années, l’ancien président américain avait cultivé l’image d’un dirigeant sceptique à l’égard des aventures militaires au Moyen-Orient. Sa rhétorique « America First » laissait entendre une volonté de réduire l’engagement militaire américain dans la région.
Or les évolutions récentes semblent contredire cette image. L’implication américaine dans des opérations contre l’Iran, aux côtés d’Israël, donne l’impression d’un retour à une logique d’escalade militaire typique des Démocrates, que Trump prétendait justement vouloir éviter.
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ce changement apparent.
– La première — la plus brutale — consisterait à considérer que le comportement de Trump relève d’une forme d’imprévisibilité personnelle, voire d’un déséquilibre psychologique important.
– Une seconde hypothèse, brillamment promue par l’historien français Édouard Husson, consiste à envisager l’existence d’une stratégie encore invisible, riche en fruits à venir.
– Enfin, une troisième explication renvoie à la question des pressions politiques auxquelles Trump serai soumis. Des pressions qui pourraient même ressembler à du chantage. Certaines de ses alliances quasiment contre-nature pourraient trouver là un début d’explication.
In fine, n’oublions pas que la Chine achète une quantité très importante de ses besoins en pétrole à l’Iran, à un prix très préférentiel.
Même si ni Emmanuel Macron ni Ursula von der Leyen n’y font la moindre allusion, il est probable que derrière cette attaque contre l’Iran, Trump attaque son plus gros concurrent : la Chine. Laquelle vient justement de perdre son partenariat privilégié avec le Vénézuela…
Comment ce pays va-t-il réagir ? C’est bien là plutôt, que notre diplomatie devrait s’activer.
Dans ce contexte, la France semble bien démunie, autant de dessein et de volonté propre, que de réelles ressources, diplomatiques, militaires et financières.
Il faut dire qu’avec les armements et les milliards offerts de façon irrationnelle à l’Ukraine (jusqu’à notre dernière quote-part de 17 milliards « prêtés » dans le cadre des 90 milliards consentis par l’UE), nous commençons à manquer sérieusement de ressources.
