Paolo Hamidouche [ X | VK | Odysee | Substack]
Après plus de vingt-cinq ans d’interruption, le Royaume-Uni renoue avec la production d’aimants permanents à base de terres rares, marquant une étape symbolique et industrielle majeure dans un secteur considéré comme stratégique pour la transition énergétique et technologique. La mise en service de la première usine commerciale britannique dédiée à la production d’aimants recyclés – construite par le groupe canadien Mkango Resources via sa filiale HyProMag – représente un tournant après des décennies de délocalisation et de dépendance aux marchés étrangers. L’usine, située à Birmingham au sein du parc énergétique de Tyseley, est la première production nationale de ce type depuis la fin des années 1990, période où la filière britannique d’aimants a été progressivement démantelée au profit de fournisseurs asiatiques.
La construction de cette usine intervient dans un contexte de fortes pressions exercées sur les marchés occidentaux pour réduire leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement concentrées presque exclusivement en Chine. Les terres rares – utilisées dans les moteurs de véhicules électriques, les éoliennes, les appareils électroniques et les systèmes de défense – sont devenues un enjeu crucial de la concurrence industrielle mondiale.
L’hydrogène comme technologie alternative
Au cœur de l’usine se trouve une technologie développée à l’Université de Birmingham, basée sur l’utilisation de l’hydrogène pour récupérer les aimants issus de produits en fin de vie. Ce procédé, appelé traitement à l’hydrogène des déchets magnétiques (HPMS), permet de séparer directement les alliages de terres rares des composants magnétiques, sans recourir aux étapes énergivores typiques de l’extraction minière et du raffinage conventionnels. Concrètement, l’hydrogène interagit avec les structures cristallines des aimants néodyme-fer-bore, les fragilisant et facilitant ainsi la récupération des matériaux, avec un impact environnemental considérablement réduit.
D’après les évaluations disponibles, cette approche réduit considérablement les émissions de CO₂ par rapport aux méthodes traditionnelles, tout en améliorant les taux de récupération des matériaux. Contrairement aux procédés chimiques utilisant des acides et des solvants, la technologie de l’hydrogène simplifie le processus industriel et permet de traiter les aimants sans avoir à démonter entièrement les produits d’origine, tels que les moteurs électriques, les turbines ou les appareils électroniques.
L’usine a une capacité de production annuelle de 100 à 300 tonnes d’aimants, selon l’intensité de sa production. Ces chiffres restent faibles par rapport à la demande mondiale, mais suffisent à démontrer la viabilité industrielle d’un modèle qui, il y a encore quelques années, était cantonné aux laboratoires de recherche. Ce n’est pas un hasard si l’usine de Birmingham suscite l’intérêt des constructeurs automobiles et des acteurs du secteur énergétique, en quête d’approvisionnements plus stables et traçables.
Sécurité industrielle et chaîne d’approvisionnement européenne
Londres ambitionne de couvrir 10 % de la demande intérieure par l’extraction locale et 20 % par le recyclage d’ici 2035, en soutenant ces objectifs par un financement public pouvant atteindre 50 millions de livres sterling. L’initiative de Mkango se situe donc au carrefour de la politique industrielle, de la sécurité économique et de la transition énergétique. Par ailleurs, le choix de Birmingham n’est pas fortuit : le parc énergétique de Tyseley offre une infrastructure industrielle performante et une situation stratégique à proximité des principaux pôles industriels des Midlands, historiquement liés à l’industrie automobile. Après des années de dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers, le retour d’une capacité de production nationale d’aimants représente également une tentative de reconstruire des savoir-faire industriels oubliés, favorisant l’emploi qualifié et le développement technologique local.
Parallèlement, ce projet met en lumière les limites structurelles de l’Europe dans le secteur des terres rares. Le recyclage, bien que crucial, ne suffit pas à lui seul à combler l’écart avec la production asiatique, surtout dans un contexte de demande en forte croissance. Néanmoins, pour les gouvernements et les industries occidentales, des initiatives comme celle de Mkango constituent une réponse pragmatique et crédible à court et moyen terme.
Un modèle reproductible pour la transition énergétique
L’un des atouts majeurs de l’installation britannique réside dans sa vocation internationale : HyProMag travaille déjà au développement d’installations similaires aux États-Unis et en Allemagne, démontrant ainsi que la technologie de l’hydrogène est exportable et adaptable à différents contextes industriels. Sur le plan financier, le succès de cette initiative dépendra de la capacité à garantir un approvisionnement régulier en matériaux en fin de vie, à maîtriser les coûts d’exploitation et à rester compétitive par rapport aux aimants issus de sources primaires, souvent subventionnés en Asie.
La question de la mise à l’échelle reste également ouverte : pour véritablement influencer l’équilibre du marché mondial, le procédé devra être industrialisé. Malgré ces incertitudes, l’usine de Birmingham témoigne clairement d’une évolution : dans un secteur longtemps dominé par des méthodes extractives et des chaînes d’approvisionnement opaques, la capacité de produire des aimants à partir de matériaux recyclés, avec un impact environnemental réduit, inaugure un modèle industriel renouvelé et responsable.

