Paolo Hamidouche [X | VK | Odysee | Substack]
Israël mène sa « huitième guerre » invisible aux États-Unis par le biais d’un financement de campagne anonyme et opaque.

Aucune guerre n’est jamais simplement ce que l’on voit. Les missiles, les tranchées, les communiqués des généraux : tout cela existe, bien sûr. Mais il y a aussi une autre guerre, invisible, faite d’argent, d’influence et de messages circulant par des canaux conçus pour échapper à toute interception. C’est la guerre qu’Israël mène aux États-Unis, son « huitième front », comme l’a qualifiée le journaliste d’investigation Max Blumenthal. Un front que Divergence Politique a couvert à plusieurs reprises, des opérations de propagande à l’emprise du lobby israélien sur le Congrès. Aujourd’hui, ce front se déplace dans l’ombre du financement électoral. Et l’arme de prédilection est l’anonymat. La raison ? Compte tenu de l’impopularité croissante d’Israël aux États-Unis – comme le montrent les sondages – les candidats recevant des fonds du lobby israélien (voir AIPAC) risquent d’être pris pour cible par leurs adversaires.
L’affaire prend une tournure dramatique dans le Michigan, où la représentante Haley Stevens brigue un siège au Sénat dans une course serrée à trois. Son rival, Abdul El-Sayed, soutenu par Bernie Sanders, a fait de cette question un axe central de sa campagne : « Je suis le seul candidat ici présent à ne pas avoir sollicité l’appui de l’AIPAC », a-t-il déclaré lors d’un débat. « Je ne crois pas que notre argent, celui que nous payons chaque année en avril, doive servir à bombarder des enfants alors que, dans nos propres foyers, des enfants n’ont même pas les moyens de se procurer le strict nécessaire. »
Le Michigan et le gouffre financier
Selon une enquête du Detroit News, relayée par le quotidien israélien Haaretz, l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) a collecté plusieurs millions de dollars pour Stevens via une page de financement participatif hébergée sur son site web. Les fonds transitent par une société appelée Democracy Engine, qui fournit des portails de donateurs. Cette plateforme permet à l’AIPAC de collecter des données fiscales et de les partager avec le candidat, soulignant ainsi son rôle, sans laisser la moindre trace dans les registres publics de la Commission électorale fédérale.
Il ne s’agit pas d’une initiative isolée. Dès l’été et l’automne 2025, l’AIPAC a envoyé des courriels à ses sympathisants, les dirigeant vers des liens personnalisés sur un site web appelé le Réseau pro-israélien, où ils pouvaient faire un don à Stevens, Laura Fine (Illinois) et Angie Craig (Minnesota). « Utilisez le lien ci-dessous pour contribuer à la campagne d’un, deux ou des trois candidats pro-israéliens », écrivait un directeur de l’organisation. Le résultat est le même : l’argent parvient aux candidats choisis, mais le nom de l’AIPAC disparaît.
L’organisation, quant à elle, rejette toutes les critiques. Sur X, elle a qualifié d’outrageuse « l’obsession de suivre le soutien apporté par chaque citoyen américain à ses candidats de prédilection », comparant ses plateformes à ActBlue, le prestataire de paiement utilisé par la plupart des campagnes démocrates.
Le huitième front : La guerre silencieuse pour l’opinion publique américaine
Pour comprendre pourquoi l’AIPAC est contrainte à la discrétion, comme mentionné précédemment, il faut se pencher sur les chiffres. Seuls 13 % des électeurs démocrates ont une opinion favorable d’Israël ; selon un sondage du Pew Research Center, six Américains sur dix ont une opinion défavorable du pays, et ce pourcentage atteint 80 % chez les démocrates. Après le 7 octobre 2023, la sympathie pour Israël a chuté, tandis que celle pour les Palestiniens a augmenté. Pour la première fois depuis 1998, une majorité d’électeurs américains se rangent du côté des Palestiniens, indique également Gallup.
Il s’agit d’un tournant majeur, que le gouvernement de Benjamin Netanyahou et le lobby pro-israélien ont tenté d’endiguer par tous les moyens. « Israël n’est pas en guerre sur sept fronts, mais sur huit », écrivions-nous sur Divergence Politique : « Le huitième front, ce sont les États-Unis, et il s’agit d’une guerre hybride, principalement axée sur la propagande.» Un front que le lobby combat par le biais d’acquisitions médiatiques, de campagnes d’influence et, de fait, de financements politiques douteux.
Précisément parce que l’image de l’AIPAC est devenue « toxique » lors de nombreuses primaires démocrates, l’organisation a perfectionné ses techniques. Outre les plateformes anonymes, elle a créé des comités d’action politique (PAC) aux noms génériques ne faisant aucune mention d’Israël : United Democracy Project, Elect Chicago Women, Affordable Chicago Now et Center for Democratic Priorities – ce dernier ayant surgi de nulle part dans le Michigan et dépensé 5,3 millions de dollars pour soutenir Stevens, sans aucune allusion à Israël. Ces groupes ne sont pas tenus de divulguer l’identité de leurs donateurs avant la fin des primaires, ce qui crée une zone grise idéale pour le financement opaque des candidats, au grand dam de la transparence.

