Poutine à New Delhi : Est-ce la fin définitive de l’isolement de la Russie ?

Paolo Hamidouche  [ X  |  VK ]

Les images en provenance de New Delhi sont éloquentes : accolades, poignées de main chaleureuses, salves de canon et cérémonies officielles. Pendant deux jours, le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre indien Narendra Modi se sont rencontrés, ont dîné ensemble, ont déposé des gerbes au mémorial de Gandhi et ont finalement lu, sans répondre aux questions, une longue série de déclarations à la presse.

Derrière ce protocole se cachait un objectif assez clair pour les deux parties : démontrer que la relation entre l’Inde et la Russie demeure solide malgré la guerre en Ukraine et les pressions des États-Unis, et transformer cette proximité politique en une coopération plus structurée sur les plans économique et énergétique.

Leur discours : pas de « méga-accords », mais des échanges commerciaux importants.

Le point le plus concret de la réunion a été l’annonce d’un programme de coopération économique jusqu’en 2030, visant à maintenir les échanges commerciaux bien au-dessus de 60 milliards de dollars par an et à les porter à 100 milliards de dollars.

Aujourd’hui, les échanges commerciaux entre les deux pays sont très déséquilibrés : la Russie vend à l’Inde presque exclusivement de l’énergie (pétrole, gaz, charbon) et des armes, tandis qu’elle importe très peu. Le pétrole brut, comme chacun sait, est une source de revenus essentielle pour Moscou : l’Inde représente à elle seule environ 20 % des recettes énergétiques de la Russie.

Pour New Delhi, la situation est plus ambiguë. La guerre et les sanctions lui ont permis d’acheter de l’énergie à bas prix, un atout précieux pour une économie en forte croissance dotée d’un vaste marché intérieur. Cependant, le déficit de la balance commerciale est important et engendre une dépendance structurelle. Ce n’est pas un hasard si une part significative des négociations a été consacrée à la recherche de moyens d’accroître les exportations indiennes vers la Russie (médicaments, produits agricoles, machines) et de mieux utiliser les monnaies nationales dans les échanges commerciaux, en s’affranchissant du dollar.

Concrètement, des accords ont été signés concernant la construction navale, les engrais, l’énergie nucléaire civile, les minéraux critiques et l’échange de main-d’œuvre qualifiée.

Aucune annonce spectaculaire n’a été faite concernant de nouveaux systèmes d’armes, avions ou missiles : pas de « méga-accords » sur les S-400 ou le chasseur Su-57, pourtant évoqués la veille. Les questions militaires sont restées en retrait, l’accent étant mis sur la maintenance, les pièces détachées et la production locale de composants russes en Inde.

Poutine a néanmoins confirmé l’ouverture d’un bureau de Russia Today en Inde, affirmant que la chaîne serait en mesure d’offrir aux Indiens des « informations objectives » sur la situation en Russie.

Moscou promet des approvisionnements énergétiques « ininterrompus ».

L’un des passages les plus cités de la conférence de presse a été la promesse de Poutine d’un « approvisionnement continu en carburant » à l’Inde. Cette formule vise deux publics : rassurer Delhi sur la continuité des livraisons de pétrole russe malgré les sanctions américaines, et démontrer aux observateurs que la Russie dispose toujours de clients importants et fiables hors du monde occidental.

Pour sa part, Modi a qualifié la sécurité énergétique de « pilier solide et important » de la relation avec Moscou, rappelant que la coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire civile se poursuit depuis des décennies et que la Russie contribue à la construction de la plus grande centrale nucléaire d’Inde, un projet considéré comme « phare » par les deux gouvernements.

L’équilibre est délicat. D’une part, l’Inde doit alimenter une croissance qui exige d’énormes quantités d’énergie ; d’autre part, elle subit de fortes pressions de la part des États-Unis, qui exigent une réduction de ses achats de pétrole russe, alors même que Washington a relevé les droits de douane sur les importations indiennes jusqu’à 50 %, en partie en réaction à ces flux de brut.

Et l’Ukraine ?


Le sujet le plus sensible, du moins pour le front euro-atlantique, était la guerre en Ukraine. Devant les caméras, Modi a maintenu une position désormais inflexible, affirmant que l’Inde « s’est toujours rangée du côté de la paix », qu’elle a toujours soutenu la recherche d’une « solution pacifique et durable » et qu’elle est prête à contribuer « à l’avenir également » à tout processus de négociation. Il a également insisté sur le fait que l’Inde n’est pas « neutre », mais bien alignée sur la paix.

Poutine a répliqué en déclarant que la Russie travaillait à une « solution pacifique » au conflit, tandis que Moscou lançait un nouvel ultimatum : soit l’Ukraine se retire du Donbass, soit la Russie le conquiert par la force. Sa présence en Inde rappelle également que les négociations ne se dérouleront pas uniquement par le biais du canal américano-russe, mais devront aussi prendre en compte le rôle des grandes puissances « non alignées » comme Delhi.

Ce que recherchent Poutine et Modi

Pour le président russe, ce voyage est un succès, ne serait-ce que symboliquement. Depuis « l’invasion de l’Ukraine », ses déplacements à l’étranger sont rares et géographiquement très limités, se limitant essentiellement à la Chine et aux pays d’Asie centrale. Être reçu avec tous les honneurs dans la capitale d’une démocratie de 1,4 milliard d’habitants, membre du G20 et acteur clé du Sud global, est une manière de montrer que l’isolement souhaité par les États-Unis et l’Europe a ses limites.

Sur le plan matériel, la Russie doit continuer à vendre de l’énergie aux grands acheteurs non occidentaux, renforcer ses liens militaires avec un client historique qui utilise des armes et des systèmes russes depuis des décennies, et trouver de nouveaux canaux d’importation de technologies et de composants rendus difficiles d’accès par les sanctions occidentales.

La visite à New Delhi, à elle seule, ne résout aucun de ces problèmes, mais elle indique aux partenaires et partenaires potentiels du reste de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine que Moscou n’est plus un paria. Et peut-être ne l’a-t-elle jamais été.

Pour Modi, la situation est plus complexe. L’Inde souhaite demeurer un partenaire stratégique des États-Unis (notamment face à la Chine) et, dans le même temps, ne peut se permettre de rompre ses relations avec la Russie, dont dépendent une part importante de son arsenal militaire et une part croissante de sa sécurité énergétique.

Modi doit déjà gérer la menace de nouvelles sanctions américaines ou de mesures punitives si les exportations de pétrole russe dépassaient un certain seuil. D’où les accords commerciaux avec les États-Unis et l’Union européenne, qui, parallèlement, perçoivent avec suspicion le rapprochement entre Moscou et Pékin.

Le message à l’Europe

Accueillir Poutine avec tous les honneurs, mais sans annoncer de nouveaux systèmes d’armement spectaculaires, est une manière de maintenir un équilibre : réaffirmer que l’Inde et la Russie restent des partenaires « privilégiés », tout en limitant les éléments susceptibles de provoquer des réactions immédiates de Washington.

La réunion de New Delhi ne constitue donc pas un tournant, mais elle illustre bien comment une part importante du monde réagit face à la guerre en Ukraine, tandis que l’Europe est paralysée et divisée : non pas avec des alignements pro- ou anti-russes tranchés, mais avec une politique de « multialignement » dans laquelle chaque pays cherche à maximiser ses propres avantages en maintenant ouverts autant de canaux que possible.

Pour Moscou, cela signifie continuer à se présenter comme un partenaire fiable pour ceux qui rejettent la ligne des sanctions occidentales. Pour Delhi, cela signifie rappeler aux États-Unis et à l’Europe que l’Inde n’est pas un allié subordonné, mais un acteur autonome qui peut toujours se tourner vers d’autres acteurs si elle n’obtient pas satisfaction.

par Divergence Politique

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